L’amour sans mots des animaux

David Servan-Schreiber – Psychologies Magazine – Juillet 2006

Un centre de « thérapie par les dauphins », à Curaçao, aux Antilles néerlandaises. Sur la porte de bois qui en barre l’entrée, un écriteau annonce un espace rituel :« Afin de respecter l’intimité des familles, l’accès à ce bassin est interdit au public. » Un petit pont traverse un mince chenal et, derrière, se trouve un grand bassin dégagé qui va jusqu’à la mer. A distance les uns des autres, quatre dauphins « thérapeutes » y jouent délicatement avec quatre enfants, chacun soutenu par un jeune assistant.

Ces enfants ne sont pas comme les autres. Autistes, retardés mentaux, souffrant de troubles neurologiques graves, ils sont tous handicapés. Même de là où je suis, on peut voir les muscles contractés de leurs visages qui déforment leurs expressions. Leurs mains sont crispées et les poignets repliés, leurs gestes sont saccadés, brusques parfois. Et pourtant, une joie intense dans leurs yeux et dans leurs mouvements rayonne à travers leurs difformités. Ils ne prononcent pas de mots, mais on entend la surprise, l’enchantement, la fierté, qui résonnent plus fort que leurs sons inarticulés. Chacun des dauphins semble faire cinq fois la taille des enfants, et leurs accélérations soudaines, leurs sauts à deux mètres dans les airs, surgissant de nulle part, auraient de quoi les terrifier… On ne sent pourtant que la grâce qui émane de ces rencontres entre des enfants blessés et gauches et ces animaux massifs, puissants et tout à la fois précis et attentionnés.

Le petit Christen, 7 ans, est handicapé mental et moteur. Il tape sur l’eau du plat de la main pour faire venir à lui Mateo, un mâle adulte, le favori des enfants. On dirait que sous le charme de Mateo, ses gestes sont presque fluides. Il lève deux doigts et agite sa main devant le dauphin qui est venu se poster devant lui et le regarde. Ayant compris son attente, l’animal se dresse, sort sa tête de l’eau et « chante » : « Hi… hi… hi… hi… » Christen glousse de plaisir. Lui non plus, on ne comprend pas ce qu’il dit, semble-t-il penser, mais comme il est merveilleux ! En regardant tout droit l’animal, il fait alors mine de serrer une main imaginaire. Mateo se dresse encore plus haut en battant furieusement de sa queue pour se maintenir tout droit, et il agite ses nageoires avant comme s’il tendait sa main en retour. Christen rit aux éclats. « Vous voyez, croit-on l’entendre dire, lui aussi, il est ridicule avec ses nageoires maladroites, et il n’a même pas de mains, et pourtant on l’aime si fort ! »

Encouragé par le thérapeute qui est dans l’eau à côté de lui, il ouvre alors en grand ses deux bras. Mateo se laisse redescendre dans l’eau, vient poser sa poitrine entre les bras de l’enfant qui le serre contre son torse avec toute la tendresse qu’il a en lui et regarde ses parents et sa sœur restés au bord du bassin. Je les vois essuyer des larmes sur leur visage.
« Vous savez, me dira plus tard la jeune psychiatre néerlandaise qui supervise le programme, ce qui me touche le plus, ce sont les commentaires des frères et sœurs lors de la séance de conclusion au bout des deux semaines de stage. A l’arrivée, ils parlent surtout de leur ressentiment contre leur frère malade qui accapare toute l’attention des parents et dont il faut s’occuper tout le temps. Lorsqu’ils repartent, ils disent même parfois qu’ils ont compris qu’ils avaient beaucoup de chance. Parce que si leur frère n’avait pas eu cette maladie, ils n’auraient jamais pu vivre quelque chose d’aussi fort que cette rencontre avec les dauphins. Quand j’entends ça, je sais que le travail s’est fait. »
Dans les années 1960, le psychiatre et philosophe Erich Fromm a émis l’hypothèse de la « biophilie », reprise et détaillée ensuite par le grand biologiste Edward O. Wilson : notre bien-être trouverait ses racines dans notre rapport réussi avec l’environnement naturel (The Biophilia Hypothesis de Stephen R. Kellert et Edward O. Wilson, Island Press, 1993). 
Depuis, d’autres sont allés jusqu’à suggérer que l’évolution du cerveau humain aurait été conditionnée par nos relations avec les animaux. Cela expliquerait toutes les études qui continuent de montrer que nous vivons plus heureux (et en meilleure santé !) si nous sommes en présence régulière d’animaux qui nous veulent du bien (The Others, How Animals Made us Human de Paul Shepard, Island Press, 1996). Une étude (« Randomised controlled trial of animal facilitated therapy with dolphins in the treatment of depression » de Christian Antonioli et Michael A. Reveley, British Medical Journal, 2005) a montré que les dauphins sont capables de soulager des dépressions mineures à modérées plus rapidement que les antidépresseurs (en comparaison avec un groupe témoin de patients qui ne faisaient que nager librement au-dessus d’un massif de corail pendant les mêmes périodes).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *