L’euthanasie, un débat d’hier ?

David Servan-Schreiber – Psychologies Magazine – Avril 2003

Héroïne ou criminelle ? Le procès de Christine Malèvre a relancé en France le débat sur l’euthanasie. Je me suis souvenu alors d’une avocate américaine que j’avais vue plaider avec flamme contre les médecins et leur « acharnement thérapeutique ». Invoquant le droit à l’autonomie du malade, elle accusait la médecine de « violer l’intégrité sacrée du corps » en imposant des traitements à des patients dans le coma. J’étais d’accord sur tout, mais je savais que ce n’était déjà plus le vrai débat.
La même semaine, j’avais vu une vieille dame arriver à l’hôpital, balbutiant des phrases incompréhensibles. Elle avait perdu le contrôle de ses sphincters : elle était sale et sentait mauvais.

Le lendemain, elle était tombée dans le coma. Alors que des internes la transféraient en réanimation, des infirmières se plaignaient qu’on allait encore maintenir en vie un « légume » et que l’on ferait mieux de la laisser mourir en paix. Et puis, elle occuperait un précieux lit de cette unité de pointe « pour rien ». L’une d’elles alla rappeler à la famille de signer les papiers qui permettraient de ne rien tenter si son cœur venait à s’arrêter. La famille refusa et l’infirmière fut exaspérée. Je comprenais son irritation. J’avais souvent raisonné comme elle, cru savoir mieux que la famille ce qui serait bon pour un patient. Mais voilà, nous avions tort. Quelques jours plus tard, après qu’on lui ait découvert une insuffisance thyroïdienne aiguë et qu’on l’ait soignée, cette dame a retrouvé toute sa tête… et ses cinq petits enfants qui l’adoraient.

Aujourd’hui, les dépenses de santé des pays industrialisés augmentent de façon galopante et représentent une des plus grandes menaces pour l’économie. En France comme aux Etats-Unis, on ne pense plus qu’à contrôler les coûts. Or la moitié de ces dépenses se fait dans les dernières semaines de notre vie. Il y a donc une pression énorme de tout notre système économique pour écourter ces quelques semaines ! En plus, nous avons beaucoup perdu de notre tolérance envers les personnes âgées ou les êtres «improductifs». Nous avons aussi oublié, par manque de pratique, comment on accompagne quelqu’un qui souffre ou qui va mourir. Leur situation nous gêne, et nous préférons qu’elle ne dure pas trop. Sans qu’elles en aient conscience, ce sont tous ces facteurs qui s’exprimaient dans les paroles si froides des infirmières de l’hôpital. C’est tellement plus simple d’en «finir», et tellement moins cher dans tous les sens du terme.

Avec la crise du système de santé en Occident, j’ai peur que le « droit à l’euthanasie » que le public demande si ardemment se retourne très vite contre les malades, surtout ceux dont personne ne veut . Or la vie est une maladie terminale : nous serons tous un jour dans ce lit d’hôpital, avec notre existence en suspens et une société qui ne nous regardera plus que comme un poids. Il est très important alors que nous ayons notre autonomie de décision, y compris celle du choix d’une mort sereine. Mais l’autonomie de l’individu, c’est aussi – peut-être plus encore – de ne pas être poussé à la mort par une société qui ne veut plus de lui . Le grand débat de demain, ce sera surtout celui-là.

Avril 2003

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