A la recherche d’une nouvelle médecine

David Servan-Schreiber – Psychologies Magazine – Décembre 1999

Au XXe siècle, les grandes percées de la médecine ont ouvert le corps à l’œil humain – par la radiographie, les ultrasons, la résonance magnétique – et permis de soigner les fléaux ancestraux tels que les infections bactériennes, grâce aux antibiotiques. Les neurosciences ont entraîné la découverte des antipsychotiques et des antidépresseurs qui soignent, en partie, la « folie «. La chirurgie s’est affinée au point de pouvoir réparer la cornée ou rattacher une main, quand elle ne remplace pas complètement des organes tels que le cœur, les poumons ou le foie. Pourtant, le moteur même de cette révolution – le modèle biomédical qui veut réduire toute maladie à son origine dans les mécanismes de la cellule – commence à s’essouffler. Et derrière l’arrogance justifiée par ses succès, la médecine occidentale n’est plus si sûre d’elle-même.

A la fin de notre millénaire, son grand défi est celui des maladies chroniques : athérosclérose, diabète, cancer ou Alzheimer. Les plus fervents défenseurs du modèle biomédical mettent tous leurs espoirs dans la biologie moléculaire qui promet haut et fort l’élimination de ces maladies par la maîtrise de l’expression des gènes – ces rubans d’ADN contrôlant l’appareil biochimique du corps. Ce ne serait qu’une question de temps et de budget. Au même moment, un autre courant, une autre vision du corps humain, gagne du terrain tous les jours. Il met en question le principe même de cette réduction de l’homme et de la maladie à des réactions biochimiques ou moléculaires.

L’idée est simple. Elle énonce comme une évidence que la maladie chronique est bien plus qu’un dérèglement de quelques cellules. Elle propose de voir le corps comme un ensemble de fonctions régulatrices qui dépendent de façon intime les unes des autres. Un cancer, par exemple, n’est pas seulement un groupe de cellules dont la multiplication s’emballe. Il suppose aussi l’affaiblissement du système de défense immunitaire, dont le bon fonctionnement est sous le contrôle du cerveau, donc de la pensée et de nos émotions. Dans le domaine du cancer, le champ est grand ouvert depuis les études montrant que la durée de vie des malades dépend, pour beaucoup, de la qualité de leurs relations sociales et de l’attitude qu’ils adoptent. Un rapport récent du plus grand centre d’épidémiologie au monde – le Center for Disease Control, aux Etats-Unis – indique même que plus de 50 % des maladies chroniques pourraient être attribuées à l’accumulation de traumatismes émotionnels subis dans l’enfance.

Aussi révolutionnaires que ces idées puissent paraître, elles semblaient déjà évidentes aux grands médecins de l’Antiquité. Hippocrate parlait de la « pneuma «, la force vitale qui devait régir l’harmonie des fonctions du corps. Le fondateur de la médecine chinoise, Pien Chhio, se référait de son côté au « ch’i «. Tous deux imaginaient cette force comme ce qu’on appellerait aujourd’hui un champ d’énergie, un champ qui naît du fonctionnement des organes en interaction les uns avec les autres et qui, en retour, leur est nécessaire pour coordonner leurs actions et maintenir le corps dans un état de parfaite santé. La maladie était vue comme un trouble dans l’activité de ce champ. Le traitement consistait à rétablir le flot normal de l’énergie régulatrice, par le massage, la prescription d’herbes médicinales ou l’acupuncture.

Au tournant du siècle, il devient clair que le problème des maladies chroniques ne sera pas résolu sans une théorie radicalement nouvelle des principes qui harmonisent les fonctions du corps. C’est là le défi lancé à la médecine occidentale conventionnelle. Si les médecines dites « parallèles « ou « alternatives « savent se rattacher à la tradition scientifique qui nous a tant donné, alors ces nouveaux courants pourraient bien être en train de définir le modèle médical qui dominera la médecine du troisième millénaire.

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