Le cerveau de l’indépendance

 David Servan-Schreiber – Psychologies Magazine – Septembre 2005

Peter est dans une salle d’attente. Une fumée semble provenir d’une bouche d’aération. Il regarde les personnes autour de lui : aucune d’entre elles ne semble la remarquer. Peter se replonge dans sa lecture. Mais maintenant, il sent une odeur de brûlé. Il lève à nouveau la tête : aucune réaction autour de lui, chacun lit tranquillement son magazine. Peter se dit que cette odeur n’est pas si forte, et retourne à sa lecture. Dans cette expérience, ses compagnons de salle étaient des acteurs payés pour ne pas réagir. Devant leur stoïcisme feint, il faudra à Peter dix minutes et une fumée étouffante avant de sortir de la pièce pour signaler que quelque chose ne va pas… Un groupe peut-il nous faire croire n’importe quoi, y compris qu’un feu qui nous menace n’existe pas ?

Dans une expérience encore plus simple datant des années 1950, Solomon Asch, de l’université Carnegie-Mellon, à Pittsburgh, aux Etats-Unis, demandait à des étudiants de comparer la taille de quelques lignes tracées sur une feuille de papier : plus grandes ou plus petites ? Une tâche qu’un enfant de 5 ans peut accomplir sans difficulté. Mais avant qu’ils ne décident, on leur donnait la réponse d’un groupe de sept de leurs camarades. Et dans certains cas, le groupe donnait exprès une réponse unanime… mais fausse. A la stupéfaction des chercheurs, les trois quarts des sujets ont choisi au moins une fois de donner la même réponse que le groupe, alors qu’elle était évidemment fausse. Et la moitié du temps, un sujet sur quatre se conformait au consensus faux (Effects of Group Pressure upon the Modification and Distortion of Judgments, in Groups, Leadership and Men, Research in Human Relationships de H. Guetzkow, Pittsburgh : Carnegie Press, 1951, 177-90.) ! Le docteur Solomon Asch est mort en 1996, il s’est demandé toute sa vie ce qui pouvait bien expliquer cette incroyable abdication des humains devant les mauvais choix de leurs congénères.

La réponse vient peut-être d’être trouvée grâce à l’imagerie cérébrale fonctionnelle. A l’université Emory d’Atlanta, aux Etats-Unis, Greg Berns a regardé ce qui se passe dans le cerveau au moment où l’on décide de « faire comme tout le monde ». Lorsque la personne dans le scanner apprend ce qu’un groupe a choisi de façon unanime, c’est la perception même de l’objet qui est modifiée ! L’activité des aires sensorielles, qui mesurent, jaugent, évaluent les objets extérieurs, est modifiée par le jugement du groupe, même si celui-ci se trompe clairement. Tout se passe comme si le sujet de l’expérience ne voyait plus la réalité telle qu’elle est, mais la réalité modifiée par l’opinion des autres. La ligne que le groupe dit être plus longue, chaque sujet la verrait, lui aussi, plus longue (G. Berns, J. Chappelow, C. Zink, G. Pagnoni, M. Martin-Skurski, J. Richards, « Neurobiological Correlates of Social Conformity and Independence During Mental Rotation », Biological Psychiatry, 2005.) !

Et lorsque, au lieu de cette plate conformité, le sujet prenait la décision de s’exprimer contre l’avis unanime du groupe, c’était la région de la peur dans son cerveau émotionnel qui était activée. Comme s’il savait qu’il est dangereux d’affirmer l’évidence, de clamer la vérité devant un groupe qui ne la voit pas.

Nous ne sommes donc pas totalement en contrôle de ce que nous percevons. Le manteau de « l’empereur nu » existe bel et bien dans le cerveau qui le perçoit, aussi longtemps que tout le monde dit le voir aussi. Quelle responsabilité cela nous donne-t-il ! S’il est si facile pour un groupe d’écraser le jugement de chacun là où il prend naissance, au cœur même de la perception dans le cerveau, chacun de nous se doit d’être d’autant plus vigilant sur ses choix. Pour découvrir, et pour défendre, une « vérité » qui existe hors des conformismes, il ne peut y avoir que le jugement individuel de celui ou celle dont l’intégrité et le courage sont plus forts que la peur du rejet des autres.

C’est l’exemple que nous ont laissé Galilée, Luther, Darwin, Freud, Einstein ou Martin Luther King. Leurs découvertes ou leurs engagements se sont faits, à l’époque, contre l’unanimité de leur milieu. Aujourd’hui, et sans aller jusqu’à changer le monde, nous avons tous besoin de cette intégrité et de ce courage pour orienter notre vie différemment. Comment éviter, sinon, les modèles généralisés d’hyperconsommation ou de relations superficielles qui abondent autour de nous, et nous autoriser à évoluer vers une vie plus épanouissante ?

Septembre 2005

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