Les bébés ont fin d’amour

David Servan-Schreiber  – Psychologies Magazine – Juin 2002

Georges est psychiatre et il vient d’avoir un deuxième fils. Il a mal dormi la nuit dernière parce que son gamin se réveillait en pleurant. Georges me parle de sa théorie sur l’éducation des bébés, surtout la nuit : « Une fois que tu as vérifié qu’il n’a ni trop chaud ni trop froid, qu’il est au sec et qu’il a été nourri, un bébé n’a plus de besoin biologique légitime. Tu peux donc le laisser pleurer : ce n’est que de la manipulation ! » Cette attitude est très ancrée dans notre psychologie collective. La preuve : personne ne trouve d’argument solide à lui répondre. Pourtant, elle est complètement démentie par les expériences sur ce sujet.

Retour aux années 50. Au moment où la psychologie comportementale affirmait que nous agissions tous en fonction des «récompenses» et des «punitions» que nous recevions, se déroulait une expérience majeure de la psychologie moderne sur des bébés singes. Elle allait prouver que ce raisonnement était trop simpliste. Dans ce qui devait devenir l’un des plus grands laboratoires de recherche sur les primates, le professeur américain Harry Harlow commença par étudier des bébés singes quelques semaines après leur naissance. Jusqu’alors, il avait toujours paru évident que si ces créatures passaient tant de temps dans les bras de leur mère, c’était pour s’assurer un accès libre au lait maternel. La «récompense» que constituait la nourriture « renforçait le comportement d’approche » du bébé.

Harlow, lui, regarda les choses autrement : et s’il s’agissait d’un besoin biologique d’amour ? Pour approfondir sa théorie, Harlow inventa un appareillage ingénieux : une cage, chauffée et éclairée, dans laquelle il installa des petits singes mais aussi deux fausses mamans en grillage, dont la forme rappelait le corps d’une femelle. La première était dotée de mamelles en plastique reliées à une bouteille de lait maternel : il suffisait de les téter pour être nourri. La seconde n’offrait pas de nourriture, mais était recouverte d’une chaussette de laine cachant une résistance électrique, pour simuler le contact et la chaleur du corps de la mère. Les petits singes ne quittèrent presque pas les bras de la fausse «maman-chaussette», qui jouait le rôle de doudou, ne s’en séparant que pour aller se nourrir, et ce, le plus rapidement possible pour retrouver au plus vite «l’affection» du bout de laine (“The Nature of Love” de H. F. Harlow in “American Psychologist” 13: 673-685, 1958).

Depuis, on ne compte plus les études montrant les conséquences graves de l’isolement des bébés – singes ou humains – à la naissance. Il est désormais clair que la stimulation affective est aussi indispensable que celle du langage pour le développement des différentes structures du cerveau du nourrisson (1). Le besoin d’amour est donc bien un besoin biologique, au même titre que les autres, sinon plus.

1- “Toward an Interpersonal Neurobiology of the Developing Mind : Attachment Relationships, Mindsight, and Neural Integration” de D. J. Siegel in “Infant Mental Health Journal” 22(1-2): 67-94, (2001).

juin 2002

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *