Les heures sombres de l’âme

David Servan-Schreiber – Psychologies Magazine – Avril 2004

Jackie gère mille projets à son travail. Elle s’occupe de ses trois enfants aussi, et parfois elle a même l’impression de prendre en charge son mari. Le plus souvent, il lui semble qu’elle domine tout ça avec aisance. Les horaires d’école, les leçons de tennis, la fête d’anniversaire, le dossier presque terminé que le patron veut finaliser demain, le dîner avec les amis de Thierry… Les objectifs, les contraintes, les ressources, tout cela semble se mettre en place dans sa tête comme un puzzle, assez facilement finalement.

Mais il lui arrive de se réveiller à 4 heures du matin. Dans la pénombre, elle a l’impression que tous ces projets l’assaillent. Rien ne va marcher ! Comment a-t-elle pu accepter autant de contraintes ? Elle n’y arrivera pas, c’est impossible ! Et tous ces e-mails auxquels elle n’a pas encore répondu ! Que va-t-on penser d’elle ? Qu’elle s’est laissé déborder, qu’elle n’est pas à la hauteur de ses ambitions… Et puis, le matin venu, sous sa douche, elle se demande comment elle a pu autant s’inquiéter. Cela fait des années maintenant qu’elle fait face à toutes ces demandes sans trop de difficultés. Elle est à nouveau «elle-même», sereine.

Denis parle, lui, de son cancer qui progresse. Pendant la journée, il se sent accompagné par sa femme, ses enfants, ses amis. Il profite de chaque instant qui lui reste avec un plaisir qu’il avait même rarement connu avant sa maladie. Il a bien vécu et il ne regrette rien. Son temps devait se finir un jour, et il est en paix avec cela. Mais la nuit, il lui arrive à lui aussi de se réveiller entre 2 et 4 heures du matin. C’est dans ces moments-là qu’il sent la peur monter en lui. Il est désemparé. Incapable de repousser les idées noires qui se pressent devant lui.

Dès qu’il lui semble replonger un peu dans le sommeil, un autre doute vient le tenailler : « Et si le médecin à qui je fais tant confiance n’était pas disponible quand je commencerai à souffrir ? » Et il se réveille complètement… Pourtant, au matin, lui aussi se demande comment il a pu tant s’inquiéter. Tout est en place comme il l’a organisé et il le sait bien. Il est à nouveau calme. J’ai toujours été fasciné par ces heures sombres de l’âme. Comment pouvons-nous perdre à ce point le sentiment de contrôle qui nous accompagne le plus souvent pendant la journée ? Et pourquoi cela arrive-t-il ainsi au plus profond de la nuit ?

D’après certains psychologues qui se sont attachés à décrire le contenu des pensées (les « cognitions » dans le langage de la thérapie cognitive), en temps normal nous aurions tous à peu près deux fois plus de pensées positives (« je peux y arriver » ; « je suis quelqu’un de bien » ; « je peux compter sur mes amis ») que de pensées négatives (« je ne réussis jamais rien » ; « je suis nul » ; « personne ne m’aide ») (1). Lorsque nous nous éloignons trop de cet équilibre normal de 2/1, nous risquons de verser dans l’optimisme exagéré et malsain des épisodes maniaques, ou bien, à l’inverse, dans le pessimisme qui caractérise la dépression. On comprend que la dépression se manifeste par un déséquilibre vers les pensées négatives, mais pourquoi cela arrive-t-il aussi souvent au milieu de la nuit, même lorsqu’on n’est pas déprimé ?

La médecine traditionnelle chinoise appelle cette phase du sommeil « l’heure du poumon ». D’après elle, c’est le moment où l’énergie se vide dans la région du poumon. Or, dans cette vision poétique du corps humain, il s’agit de la région responsable de la force morale, de l’équilibre émotionnel.

Du point de vue de la science occidentale, d’autres explications abondent. Nous savons que le cerveau livré à lui-même commence à se préoccuper du futur. Comme une mère poule, une fois inoccupé, il s’inquiète. C’est une des raisons pour lesquelles toute activité qui engage notre attention et organise nos pensées nous fait nous sentir mieux (c’est l’objet de la brillante démonstration de Mihaly Csikszentmihalyi dans son livre “Vivre : la psychologie du bonheur” (2). Or, au cœur de la nuit, notre cerveau est justement totalement désœuvré, et trop fatigué pour s’engager dans une tâche prenante. Serait-ce pour cela qu’il laisse la porte grande ouverte aux idées noires…

A l’université Harvard, d’autres chercheurs ont récemment étudié les variations du rythme cardiaque au cours du cycle des vingt-quatre heures de chaque journée : pendant la nuit, l’équilibre entre le système nerveux sympathique (accélérateur de la physiologie) et parasympathique (frein) se désorganise temporairement (3). Cela nous rend, semble-t-il, plus sujets à des désordres physiques tels que l’asthme ou même un infarctus. Deux pathologies qui s’expriment effectivement souvent la nuit. Puisque l’état de notre cœur influence beaucoup notre cerveau émotionnel, cette désorganisation temporaire pourrait bien expliquer aussi les attaques de nos peurs nocturnes.

Nous ne pouvons pas échapper aux fluctuations de nos mécanismes biologiques. Nous aurons tous à vivre ces heures sombres de l’âme, ces inquiétudes disproportionnées qui surgissent durant la nuit. Mais savoir qu’il s’agit surtout d’un passage à vide programmé de notre physiologie est déjà un rempart solide contre le désarroi. Ne serait-ce qu’en se souvenant que, le matin venu, tout cela ne paraîtra plus si écrasant.

. Schwartz, R. M. and G. L. Garamoni, Eds. (1986). A structural model of positive and negative states of mind : Asymmetry in the internal dialogue. Advances in cognitive-behavioral research and therapy. New York, New York Academic Press.

. Robert Laffont, 2004.

. Hilton, M. F., M. U. Umali, et al. (2000). “Endogenous circadian control of the human autonomic nervous system.” Computers in Cardiology 27 : 197-200.

Avril 2004

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