Sommes-nous « télédépendants » ?

David Servan-Schreiber – Psychologies Magazine – Mars 2002

Assis au poste des infirmières, j’écoute d’une oreille distraite leur conversation avec des internes :

« Je ne peux pas voir en peinture la nouvelle petite amie de Carter !

— Moi non plus. L’idée qu’ils vont peut-être se marier me donne des frissons. Dire qu’il faudra la supporter une fois par semaine ! »

Je les imagine plongés dans le flot de la vie, aux prises avec l’essence même de la réalité humaine : les relations que l’on tisse avec ceux qui nous entourent, qui font le malheur et la joie de notre espèce, conçue pour la vie en groupe. Dans cette société où nous sommes, au fond, si isolés les uns des autres, où nous souffrons de ne pas appartenir à une communauté, ce ronronnement a quelque chose de rassurant… Soudain, je comprends mon erreur. Ce n’est pas d’un ami commun dont ils parlent, mais de l’un des personnages de la série “Urgences” ! Ces hommes et ces femmes nourrissent leur vie affective de personnages virtuels !

C’est vrai que les amis virtuels ont des avantages : constamment disponibles, ils sont toujours intéressants et drôles ; on n’a pas besoin de leur faire à dîner ni de ranger l’appartement avant qu’ils arrivent, et ils s’en vont quand on veut, sans que l’on ait besoin de bâiller pour le leur faire comprendre ! Dans notre vie surchargée, pourquoi ne pas choisir “Friends” plutôt que de vrais amis ? Pourquoi ? Parce que chaque heure que nous consacrons à ces mirages est une heure volée à notre réalité : à notre partenaire, avec qui nous ne faisons jamais assez l’amour ; à nos enfants, avec qui nous ne construisons jamais assez de châteaux en Espagne ; et à nos amis, avec qui nous ne jouons jamais assez aux cartes, au foot ou aux idiots, faute de temps, de tout ce temps passé avec Ally McBeal et ses collègues, que nous ne rencontrerons jamais.

Pourquoi ? Parce que plusieurs études sérieuses montrent l’importance des liens sociaux – les vrais –, autant en ce qui concerne l’équilibre mental que la santé physique. Le danger des grandes « dépendances », comme l’alcool ou la drogue, n’est pas l’état d’intoxication, mais le fait que l’alcoolique ou le toxicomane finit par compter d’abord sur sa drogue pour tirer satisfaction de l’existence, et ce, aux dépens de ses relations affectives. Quel besoin de se confronter aux autres si l’on croit pouvoir tirer le même plaisir d’une drogue beaucoup plus disponible et beaucoup plus docile ? Jamais une bouteille de whisky ou une série télévisée ne s’est éclipsée dans la salle de bains en disant : « Pas ce soir… »

Dans mon expérience auprès des mourants, aucun ne m’a fait part du regret de n’avoir pas assez regardé la télévision. En revanche, combien ont déploré ne pas avoir pris le temps d’être en présence des autres… Et le plus curieux, c’est que ce que nous aimons regarder dans ces séries, c’est précisément cela : des hommes et des femmes qui savent être en présence des autres et qui s’en donnent le temps !

mars 2002

3 réflexions sur « Sommes-nous « télédépendants » ? »

  1. Brad

    Tout d’abord bravo pour ces remarques, en même temps éclairantes et intéressantes. Toutefois, quelques passages auraient pu comporter davantage d’explications, en particulier vers la conclusion. Simplement un moyen de souligner que je suis impatient de découvrir le prochain billet

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  2. mutuelle

    Tout d’abord merci pour votre note, en même temps lucides et intéressantes. Sans critiquer, quelques détails auraient supporté plus de précisions, notamment dans la conclusion. C’est juste une manière de souligner que je suis empressé de découvrir la suite

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  3. Mutuelle santé

    Votre article est passionnant et je vais d’ailleurs le relayer à une collègue qui est du même avis que vous et je suis convaincue qu’elle m’en remerciera. Félicitations pour ce billet et votre énergie pour mettre en commun ces idées. Je serais reconnaissante d’avoir l’opportunité de lire votre blog à ce sujet dans le futur. Ca m’est extrêmement agréable ! 1000 mercis !

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