Cette femme est-elle triste ou en colère ?

David Servan-Schreiber – Psychologies Magazine – Octobre 2005

Le premier week-end s’est mal passé, et les deux belles-sœurs, chacune de leur côté, ont décidé que l’autre était décidément « impossible ».

Lors de la deuxième tentative, sous la pression de leurs maris respectifs, deux frères qui s’aiment beaucoup, c’est le cataclysme : au moment où Ranya se sert copieusement en légumes dans la marmite commune de bœuf aux carottes, Catherine ne peut s’empêcher de lui demander d’en laisser pour les autres. Sans un mot, Ranya vide son assiette dans la marmite, puis part dîner ailleurs. Le lendemain, dans une ambiance glaciale, elle décide de quitter la maison de campagne avant le déjeuner. Désolés et impuissants, les deux frères concluent qu’ils ne passeront plus de week-ends ensemble.

Combien d’amies ne se sont jamais revues, combien de familles se sont brisées pour des regards « blessants », pour des mots « déplacés », pour un geste « insultant » ? Ces drames, déclenchés par une simple remarque au sujet d’un bœuf aux carottes, peuvent pourtant se perpétuer pendant des générations. On se coupera de la belle-sœur dont on a jugé le comportement « inacceptable » et, par conséquent, de ses enfants. A leur tour, les cousins, devenus grands, se jugeront certainement les uns les autres comme « mal élevés ».

Comment expliquer qu’une remarque anodine puisse engendrer une blessure impardonnable ? Le cerveau n’apprend que par association. « Les neurones déclenchés ensemble se lient ensemble », avait découvert Donald Hebb en 1946 (Hebb DO, The Organization of Behavior, New York : Wiley ; 1949). Si une cloche sonne quand on me donne à manger, je saliverai quand elle sonnera de nouveau, même s’il n’y a rien sur la table. De la même manière, si mes parents me critiquaient de façon humiliante pour m’apprendre à me tenir bien, lorsqu’on me dit que je prends trop de carottes, je le percevrai comme une humiliation. C’est parfaitement encodé dans mes connexions neuronales. Ce réseau s’est construit par mon expérience et il est devenu le filtre à travers lequel je perçois tout ce qui m’arrive dans le présent.

A l’université du Wisconsin, aux Etats-Unis, une expérience de laboratoire à récemment démontré à quel point ce filtre du passé modifie la perception du présent. On a présenté à un groupe d’enfants maltraités et à un groupe d’enfants ayant un foyer normal les photos d’une même personne dont le visage évoluait par degrés, de la colère à la tristesse. Ceux qui avaient été maltraités voyaient de la colère dans presque tous les clichés, tandis que les autres ne la voyaient que lorsqu’elle était tout à fait évidente (Pollak SD, Sinha P., « Effects of Early Experience on Children’s Recognition of Facial Displays of Emotions », Developmental Psychology, 2002 ; 38 (5) : 784-91).

L’expérience de victime des enfants maltraités a clairement altéré les perceptions de leur cerveau. Leur filtre est tel que toute émotion sur le visage d’un adulte devient automatiquement un signal de danger imminent. A l’âge adulte, ils continuent souvent de percevoir les autres de cette manière. Quel poison pour leurs relations futures !

Si Catherine a vécu dans une famille où le peu de cas que l’on faisait d’elle la laissait souvent avec moins de nourriture dans son assiette que ce qu’elle aurait souhaité, elle aura tendance à interpréter un manque de carottes comme un signe de mépris. Et si Ranya s’est régulièrement fait critiquer sur son comportement envers les autres, elle prendra un commentaire anodin pour une attaque caractérisée. Notre cerveau fonctionne ainsi. Il est conçu pour tirer des « lois » de nos expériences. A partir de ces lois, il cherche à prédire ce qui va arriver. Et nos émotions sont les programmes qu’il déclenche pour nous protéger des dangers qu’il croit déceler : si je pressens la critique, mieux vaut fuir tout de suite ou agresser l’autre… D’où la brisure des liens familiaux.

Heureusement, ces programmes peuvent être modifiés par de nouvelles expériences, qui forment d’autres liens dans notre cerveau. En apprenant à reconnaître les réflexes du passé qui ne sont plus utiles, nous pouvons tous appréhender les limites de l’autre sans les percevoir comme une attaque, ni les juger comme un défaut insupportable de caractère. En faisant l’effort d’éliminer le filtre automatique que nous avons hérité de notre histoire, nous pouvons remettre à sa juste place ce qui, en réalité, n’a jamais été autre chose qu’un simple bœuf aux carottes. Nous découvrons alors une douceur et une générosité dans nos relations aux autres que je souhaite à beaucoup de belles-sœurs, et à chacun d’entre nous.

Octobre 2005

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