
La dissociation d’origine traumatique : un dossier clinique essentiel à (re)découvrir
Mis à jour le 24 mars 2026
L’AFTD (Association Francophone du Trauma et de la Dissociation) et la FSTSS (French Society for Traumatic Stress Studies) ont mis en libre accès un dossier clinique consacré à la dissociation d’origine traumatique, rédigé sous la direction scientifique de la Dre Sarah Ammendola. Sophie Le Quillec Obin, présidente de l’AFTD, et le Pr Wissam El Hage, président de la FSTSS, en ont coordonné la diffusion avec un objectif clairement affiché : contribuer à faire évoluer les paradigmes sur un sujet « encore trop souvent méconnu ». Le dossier résume les points essentiels et propose une liste non exhaustive de lectures complémentaires.
Un dossier de référence en libre accès
Pour les praticiens EMDR, ce dossier constitue une ressource particulièrement précieuse. La dissociation est en effet une réalité clinique que nous rencontrons régulièrement dans nos cabinets, parfois sans la nommer, et ce document contribue à en affiner considérablement la compréhension.
Ce que contient le dossier : 5 grands axes
Classifications et repères diagnostiques (Dr El-Hage & Dre Hingray)
Les classifications internationales CIM-11 et DSM-5-TR définissent les troubles dissociatifs par une perturbation involontaire de l’intégration de différentes fonctions psychiques : identité, mémoire, perceptions, affects ou contrôle du comportement. La CIM-11 se distingue par son intégration explicite de la dimension traumatique, et distingue notamment le TDI (Trouble Dissociatif de l’Identité) du TDI-p (forme partielle), reflétant une réalité clinique fréquemment observée.
Ces classifications contribuent à limiter les confusions diagnostiques, notamment avec les troubles psychotiques. L’entretien structuré SCID-D, dont la traduction française est désormais validée, est présenté comme l’outil de référence pour une évaluation rigoureuse et standardisée des symptômes dissociatifs.
Épidémiologie : des chiffres qui interpellent (Dre Ammendola)
La prévalence des troubles dissociatifs est estimée à 10 % dans la population générale et jusqu’à 21 % chez les patients hospitalisés en psychiatrie. Pourtant, ces troubles restent massivement sous-diagnostiqués : ils ne constituent généralement pas le motif de consultation primaire, les patients consultant le plus souvent pour de l’anxiété, de la dépression, des troubles de l’attention ou des symptômes psychotiques. Selon Foote et ses collègues, entre un quart et la moitié des sujets TDI ont reçu auparavant un diagnostic de schizophrénie.
Cette sous-évaluation a des conséquences directes sur la qualité de la prise en charge. Les données épidémiologiques disponibles soulignent la nécessité d’une reconnaissance clinique précoce et d’une compétence diagnostique permettant de repérer les dimensions comorbides avec lesquelles ces troubles se manifestent.
Corrélats neurobiologiques : la dissociation n’est pas une simulation (Dre Trousselard)
Des études d’imagerie structurelle et fonctionnelle montrent que la dissociation dans le TSPT et dans le TDI repose sur des mécanismes neurobiologiques objectivables et spécifiques. Le modèle de la personnalité structurellement dissociée distingue les parties apparemment normales (PAN) — caractérisées par une suractivation préfrontale et une inhibition limbique — des parties émotionnelles (PE) — caractérisées par une hyperréactivité limbique proche de la reviviscence traumatique.
Ces patterns cérébraux différenciés ont été confirmés par l’imagerie : des sujets contrôles entraînés à simuler ces états ne parviennent pas à en reproduire les réponses cérébrales ni les signatures psychophysiologiques. Ce résultat constitue un argument important contre une origine suggestive du TDI, et renforce la validité clinique du diagnostic.
Camouflage, évitements et phobies dissociatives (Sophie Le Quillec Obin)
Les personnes souffrant de troubles dissociatifs sont souvent très habiles à camoufler leurs symptômes derrière une façade sociale convaincante, par peur d’être perçues comme « folles ». Cette réalité est décrite dans le DSM-5-TR lui-même : la plupart des sujets présentant un TDI sans possession ne montrent pas ouvertement la discontinuité de leur identité pendant une longue période. Janet décrivait déjà ce phénomène comme une « phobie fondamentale » conduisant à une série d’évitements — de ressentir, de parler, de penser à l’événement — dont l’amnésie est la conséquence directe.
Les auteurs de la Théorie de la Dissociation Structurelle de la Personnalité (TDSP) nomment ces phénomènes les « phobies dissociatives ». Elles forment un cercle vicieux pouvant conduire à un évitement massif de la thérapie elle-même — identifié comme un point névralgique du traitement. Comme le soulignent van der Hart et ses collègues : « Il est essentiel de surmonter les phobies liées aux traumatismes pour réussir la psychothérapie. »
Lignes directrices thérapeutiques (Deborah Wisler)
Le traitement de référence repose sur une approche multiphasique soutenue par trente ans de recherches et les recommandations de l’ISSTD : Phase 1 (sécurité et stabilisation), Phase 2 (traitement des souvenirs traumatiques, si indiqué), Phase 3 (intégration et réhabilitation de la personnalité). Ce traitement prend la forme d’une spirale plutôt que d’une progression linéaire, avec des allers-retours entre les phases. Sur le plan pharmacologique, aucun traitement curatif des troubles dissociatifs n’existe à ce jour.
Plusieurs approches psychothérapeutiques peuvent soutenir ce processus : hypnose, EMDR, psychothérapie sensorimotrice, notamment. Le but du traitement est d’amener le patient à un meilleur fonctionnement intégré, en développant communication et coordination entre les différentes parties dissociatives, en vue de ce que l’ISSTD nomme l’« unification de la personnalité ».
En savoir plus
Le dossier propose une liste de lectures recommandées, parmi lesquelles :
- Évaluer et prendre en charge le trouble dissociatif de l’identité (dir. E. Binet, AFTD/Dunod, 2e éd. 2025)
- Le soi hanté (van der Hart, Nijenhuis, Steele – De Boeck, 3e éd. 2024)
- Traiter la dissociation d’origine traumatique (Steele, Boon, van der Hart – De Boeck, 2018)
- L’entretien SCID-D (Steinberg – Satas, 2023)
- Traité clinique du psychotraumatisme (dir. C. Tarquinio – Dunod, 2025)
Le podcast DissociationS, produit par l’AFTD et accessible gratuitement sur YouTube, Spotify, LinkedIn et Facebook, complète ce dossier. La Saison 2, composée de 12 épisodes sous forme de récits et d’interviews de professionnels reconnus, est spécifiquement consacrée à la dissociation d’origine traumatique à destination des professionnels de santé mentale.
Le dossier complet est disponible en libre accès sur : https://www.aftd.eu/page/3763670-dossier-dissociation
Article rédigé à partir du dossier clinique de l’AFTD/FSTSS « La dissociation d’origine traumatique : une dimension clinique encore méconnue ».



