La leçon de tolérance des babouins

David Servan-Schreiber – Psychologies Magazine – Décembre 2005 

Dans certains lieux de travail, les comportements des humains s’apparentent étrangement à ceux d’une colonie de babouins. Pour se faire une place, il faut se mettre en avant, à grand renfort de bombage de torse, de regards courroucés et méprisants pour les inférieurs. Et à grands coups de dents pour prendre celle de ses supérieurs. Une fois « arrivés », les nouveaux chefs babouins abusent de leur pouvoir et l’affirment sous forme de coups, de morsures et d’humiliations sur les plus faibles de la troupe.

Au travail, la souffrance mentionnée le plus souvent par les employés stressés est causée par l’attitude « petit chef » de leur supérieur direct : celui ou celle passé dans le camp des responsables – le contremaître, le sous-directeur des ventes, le rédacteur en chef adjoint… – qui use de son pouvoir de façon arbitraire plutôt que dans l’intérêt commun. Il assigne des tâches inutiles, fait des commentaires désagréables sur les résultats, impose des horaires rigides ou aboie des grossièretés…

A leur grande surprise, les chercheurs découvrirent une nouvelle structure sociale, où la violence arbitraire contre les faibles avait presque complètement disparu. De plus, les comportements d’entraide (l’épouillage en particulier, si important pour les singes, car il exprime le lien social) s’étaient considérablement développés, et les membres du groupe passaient de plus en plus de temps à se tenir les uns contre les autres, hanche contre hanche… Ce qui avait émergé n’était rien de moins qu’une nouvelle culture : de tolérance, d’altruisme et de lien affectif à l’autre. Il avait simplement suffi que l’oppression arbitraire cesse !

Le plus étonnant est que cette culture s’est perpétuée depuis vingt ans, au-delà de la mort des membres de la colonie qui l’avait inaugurée. Elle a subsisté malgré l’intégration progressive de nouveaux mâles venus de colonies traditionnelles – les mâles babouins quittent leur troupe à l’adolescence pour en intégrer une nouvelle, dans laquelle ils passent le reste de leur vie. Tout se déroulait comme si on faisait comprendre aux nouveaux venus qui ne l’avaient pas saisi tout de suite que « ce n’est pas comme ça que l’on fait ici… » D’ailleurs, les chercheurs ont constaté que le cortisol de ces individus était beaucoup moins élevé que chez d’autres babouins, et que leur système immunitaire s’en trouvait boosté…

Chez les singes, il est facile de mesurer l’effet de ces abus sur la physiologie des « victimes » : plus ils sont en bas de la hiérarchie et plus leur cortisol – l’hormone du stress par excellence – est élevé et leur système immunitaire affaibli. Dans les entreprises et les administrations où les employés sont maltraités par leurs supérieurs, tous ont une attitude de résignation et de défaitisme : « Ça ne changera jamais », « C’est la culture de l’entreprise », ou pire, « C’est la nature humaine ». Mais, comme pour répondre à ce pessimisme, un message d’espoir pour l’humanité a été envoyé par une troupe de babouins du fin fond du Kenya…

Des chercheurs américains de Stanford suivaient une colonie depuis plusieurs années. Elle était dominée, comme les autres colonies de babouins, par des mâles agressifs et violents. Les femelles se faisaient mordre au point de perdre régulièrement un morceau de chair. Ces mâles dominants s’étaient réservé l’accès à la source de nourriture la plus accessible : la décharge d’ordures d’un complexe hôtelier avoisinant. Au début des années 1980, une contamination de la décharge fit que tous les mâles dominants moururent en quelques mois. Livré à lui-même, le restant de la troupe s’organisa totalement différemment.

Les sociétés humaines ont souvent caressé le rêve d’éliminer les tyrans pour tendre à l’égalité et à la fraternité. Mais que ce soit la Révolution française ou les révolutions bolchevique, maoïste ou islamiste, elles n’ont généralement réussi qu’à remplacer une oppression par une autre. On ne peut pas instaurer une culture pacifiste par la violence…

Pourtant, le message que nous envoient ces babouins du Kenya est limpide et plein d’espoir : notre état social naturel n’est pas celui de l’injustice et de l’abus. Au contraire, lorsque nous sommes libres de nous organiser comme nous le souhaitons, nous sommes capables de développer une société de tolérance et d’entraide où chacun se sent mieux à sa place, et dans laquelle notre physiologie est à nouveau équilibrée. Il nous reste à essayer, chacun dans notre environnement, de faire avancer ces valeurs.

Décembre 2005

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