La supervision dans le parcours du praticien EMDR

La supervision dans le parcours du praticien EMDR

Mis à jour le 24 février 2026

La supervision est parfois perçue comme une étape obligatoire du parcours de certification EMDR, puis comme un « plus » facultatif une fois l’accréditation obtenue. Cette vision réductrice passe à côté de l’essentiel : la supervision est un espace de développement professionnel continu, de prévention de l’usure compassionnelle, et de garantie éthique pour nos patients.

Cet article propose un cadre de réflexion sur la supervision EMDR : ce que dit la recherche, les trois fonctions essentielles de la supervision, ses spécificités, et le travail sur les résonances personnelles. Il s’inscrit en complémentarité avec d’autres articles disponibles qui approfondissent certains aspects particuliers.

Ce que la recherche dit sur la supervision en psychothérapie  

Un domaine paradoxalement peu étudié 

Malgré l’importance accordée à la supervision dans toutes les formations en psychothérapie, la recherche empirique sur son efficacité reste étonnamment limitée. Plusieurs méta-analyses (Wheeler & Richards, 2007 ; Watkins, 2011 ; Reiser & Milne, 2014) soulignent ce paradoxe : la supervision est considérée comme essentielle, mais les preuves de son impact direct sur les résultats des patients sont modestes et méthodologiquement fragiles. 

Pourquoi ce manque de données ?

  • Complexité méthodologique : isoler l’effet de la supervision des autres facteurs (expérience, formation, caractéristiques du patient) est difficile
  • Variabilité des pratiques : la supervision varie considérablement selon les orientations théoriques, les formats, les superviseurs
  • Outcomes multiples : mesure-t-on l’effet sur le supervisé (compétences, satisfaction) ou sur ses patients (symptômes, alliance) ?
  • Enjeux éthiques : randomiser des thérapeutes entre supervision et absence de supervision pose des questions déontologiques

Ce qu’on sait malgré tout

Effet sur les compétences du thérapeute

La supervision améliore les compétences auto-évaluées et observées des thérapeutes, particulièrement chez les débutants. Les méta-analyses montrent des tailles d’effet modérées (d ≈ 0.5) sur l’acquisition de compétences spécifiques quand la supervision est structurée et focalisée.

Effet sur les résultats des patients

Les preuves d’un lien direct entre supervision et amélioration des patients sont plus faibles. La méta-analyse de Watkins (2011) conclut à des « preuves préliminaires mais non définitives ». Cela ne signifie pas que la supervision est inutile, mais que son effet passe probablement par des mécanismes indirects (confiance du thérapeute, prévention des erreurs, maintien de l’alliance).

L’alliance de supervision comme facteur clé

Comme en thérapie, la qualité de la relation superviseur-supervisé est un prédicteur majeur de l’efficacité perçue. Une alliance de supervision positive est associée à une meilleure satisfaction, un sentiment de compétence accru, et une plus grande ouverture à aborder les difficultés (Ladany et al., 1999 ; Watkins, 2014).

Ce que dit la recherche en résumé
• La supervision améliore les compétences des thérapeutes (niveau de preuve modéré) • L’effet direct sur les patients est moins documenté mais plausible • La qualité de l’alliance de supervision est cruciale • La supervision structurée et focalisée est plus efficace que la supervision non directive

Les trois fonctions de la supervision EMDR  

Plutôt que la terminologie classique de Proctor (formative, normative, restaurative), Robin Logie propose trois termes plus explicites pour décrire les fonctions de la supervision EMDR : Enseigner, Permettre et Évaluer.

Enseigner  

Le rôle du superviseur est d’enseigner l’EMDR et son protocole standard en écoutant les cas cliniques du supervisé, en particulier lorsque les choses se sont enlisées, ainsi qu’en observant ses séances (vidéo ou in vivo). Même après une excellente formation initiale, il est inévitable que le supervisé n’ait pas saisi tout ce qui a été présenté. C’est au superviseur de repérer ces lacunes et de les combler.

L’enseignement en supervision se distingue de la formation par son ancrage dans la pratique concrète du supervisé. Le superviseur « enseigne à partir de la théorie » : en revenant aux principes du modèle TAI, le supervisé apprend non seulement comment travailler avec ce patient particulier, mais aussi comment aider de nombreux autres patients à l’avenir.

Permettre

Cette fonction concerne l’encouragement et le soutien. Pour les thérapeutes qui découvrent l’EMDR, il est courant d’éprouver une réticence à entamer la phase de traitement. Parfois, ce dont le supervisé a besoin n’est pas un enseignement, mais quelque chose qui renforce sa confiance : un simple « c’est bien, continuez ! » peut suffire.

Cette fonction inclut aussi le « partage de l’horreur » : le supervisé n’est pas forcément bloqué, mais il vient de vivre une séance bouleversante et a besoin d’un espace pour la métaboliser. La supervision offre ce lieu de décharge et de recul, essentiel pour prévenir la traumatisation vicariante.

Évaluer 

Le superviseur évalue la pratique du supervisé, particulièrement dans le cadre du processus d’accréditation. Cette évaluation se fait de manière formelle (visionnage de vidéos) mais aussi tout au long de la supervision, en évaluant la compréhension de la conceptualisation des cas et du protocole standard.

L’évaluation ne doit pas être un processus à sens unique. Si le superviseur et le supervisé collaborent à ce processus, cela conduit à une relation de supervision plus satisfaisante. L’auto-évaluation est au cœur du développement des compétences : le supervisé doit identifier ses points forts et faibles pour établir ses priorités d’apprentissage.

En savoir plus 

Les différentes fonctions de la supervision EMDR – Robin Logie, EMDR Therapy Quarterly

La fonction éducative de la supervision – Robin Logie, EMDR Therapy Quarterly

La fonction d’évaluation de la supervision – Robin Logie, EMDR Therapy Quarterly 

Qu’est-ce qui est spécifique à la supervision EMDR ? 

Pas de modèle de supervision propre à l’EMDR  

Contrairement à d’autres approches (la supervision TCC inclut l’établissement d’un ordre du jour et le questionnement socratique ; la supervision psychodynamique est centrée sur la dynamique du supervisé), le modèle TAI ne se prête pas immédiatement à une manière spécifique de faire de la supervision. Comme le souligne Robin Logie, la supervision EMDR s’inspire plutôt des « meilleurs éléments » des méthodes de supervision d’autres thérapies.

Ce qui distingue néanmoins la supervision EMDR  

L’intégration à la pratique existante

L’une des particularités de la supervision EMDR est qu’elle consiste à aider le supervisé à intégrer l’EMDR à sa méthode de travail actuelle. On ne peut pas se former à l’EMDR sans avoir été formé et expérimenté dans une autre modalité thérapeutique. Le supervisé conserve toutes ses compétences antérieures ; l’EMDR vient s’y intégrer.

La Question de Supervision (QS)

En supervision EMDR, on demande au supervisé de formuler sa « Question de Supervision » avant de présenter son cas. Cette pratique, parfois vécue comme contraignante, est en fait transformatrice : la formulation même de la question peut mettre le thérapeute sur la voie de la compréhension de ce qui ne va pas, avant même d’avoir parlé davantage du patient. Robin Logie fait l’analogie avec la Cognition Négative : le processus d’identification peut constituer un tournant crucial.

L’utilisation de la vidéo

La supervision EMDR encourage fortement le visionnage d’extraits de séances. Cette pratique, bien que plus confrontante qu’un simple récit verbal, offre des avantages considérables : observation directe de la technique, repérage des signaux non-verbaux du patient, identification des moments de déconnexion ou de sur-stimulation, analyse fine de la posture du thérapeute.

Le lien avec la formation et l’accréditation

La supervision EMDR est étroitement liée au système d’accréditation. Les critères EMDR Europe pour l’accréditation de praticien incluent :

•       Minimum de 25 patients traités (50 séances minimum) depuis le début de la formation

•       Minimum de 20 heures de supervision avec un superviseur accrédité

•       Démonstration de compétence observée directement (vidéo ou in vivo)

L’essentiel est que le superviseur soit certain que le supervisé respecte le protocole standard et est capable d’utiliser l’EMDR de manière compétente. Comme l’illustre Robin Logie avec l’histoire d’« Emily et le cheval » : il est important de connaître le protocole ; il est parfois nécessaire de s’en écarter, mais il faut le faire en connaissance de cause et être capable de donner une justification rationnelle.

En savoir plus : 

Quelle est la particularité de la supervision EMDR ? – Robin Logie, EMDR Therapy Quarterly 

Formats de supervision 

Supervision individuelle vs groupe  

FormatAvantagesLimites
IndividuellePersonnalisée, confidentielle, approfondie, adaptée au rythme du superviséCoût élevé, pas de partage d’expériences entre pairs, dépendance au superviseur
GroupeDiversité des cas, apprentissage vicariant, normalisation des difficultés, coût partagéMoins de temps par personne, confidentialité plus complexe, dynamiques de groupe
Groupe de soutien par les pairsHorizontalité, soutien mutuel, flexibilité, gratuit ou peu coûteuxPas d’expertise externe, ne compte pas pour l’accréditation, nécessite maturité professionnelle
En ligneAccessibilité géographique, flexibilité horaire, partage d’écran pour vidéosQualité de connexion, perte de nuances non-verbales, fatigue écran

Note importante : les groupes de soutien par les pairs (sans superviseur accrédité) ne comptent pas pour l’accréditation, même si un superviseur EMDR y participe en tant que pair.

Recommandation : combiner les formats selon les besoins et le stade de développement. La supervision individuelle est précieuse pour les situations complexes ; le groupe offre richesse et normalisation ; le groupe de pairs maintient une pratique réflexive entre les supervisions formelles.

En savoir plus : 

La supervision EMDR de groupe – Robin Logie, EMDR Therapy Quarterly 

Contre-transfert et résonances personnelles  

Définitions et distinctions 

En travail du trauma, plusieurs phénomènes peuvent affecter le thérapeute :

•       Contre-transfert : réactions émotionnelles du thérapeute envers le patient, conscientes ou non, liées à son histoire personnelle

•       Traumatisation vicariante : transformation durable des schémas cognitifs du thérapeute suite à l’exposition répétée aux récits traumatiques

•       Fatigue compassionnelle : épuisement émotionnel lié à l’empathie prolongée avec des personnes souffrantes

•       Résonance personnelle : activation de souvenirs ou émotions personnels du thérapeute par le matériel du patient

Signes d’alerte à repérer 

En séance

•       Difficulté à maintenir la double attention (patient + protocole)

•       Envie d’arrêter le retraitement prématurément

•       Dissociation légère, déconnexion émotionnelle

•       Suridentification avec le patient ou distance excessive

•       Interventions excessives, tissages cognitifs trop fréquents

Entre les séances

•       Pensées intrusives concernant certains patients

•       Rêves ou cauchemars liés au matériel des séances

•       Évitement de certains patients ou thèmes

•       Irritabilité, cynisme, perte de sens

•       Modifications dans la vision du monde (méfiance accrue, hypervigilance)

La honte en supervision 

Le fait d’être en supervision et de partager ses erreurs et vulnérabilités peut engendrer un sentiment de honte. Il est essentiel que le superviseur favorise un climat dans lequel le supervisé peut parler ouvertement sans se sentir jugé. Un superviseur qui partage certaines de ses propres vulnérabilités et exemples de situations où il a lui-même « échoué » contribue à créer une culture appropriée.

Quand la supervision ne suffit pas
Si les résonances personnelles sont importantes, récurrentes, ou liées à des traumatismes non résolus du thérapeute, la supervision seule ne suffit pas. Un travail thérapeutique personnel est alors indiqué. La supervision peut aider à identifier ce besoin, mais ne doit pas se transformer en thérapie du supervisé.

Aborder ces questions en supervision 

Le travail sur les résonances personnelles en supervision requiert un cadre clair :

1.     Normaliser : être affecté par le matériel traumatique est normal, pas un signe de faiblesse

2.     Explorer l’impact sur la pratique : comment cette résonance affecte-t-elle la prise en charge ?

3.     Rester focalisé sur le clinique : la supervision n’est pas le lieu pour explorer l’histoire personnelle du supervisé

4.     Proposer des stratégies : auto-soin, thérapie personnelle si nécessaire

5.     Évaluer la capacité à poursuivre : suspendre temporairement le travail avec certains patients peut parfois être indiqué

En savoir plus : 

Quand les choses tournent mal en supervision – Robin Logie, EMDR Therapy Quarterly

La supervision tout au long de la carrière  

Besoins évolutifs selon l’expérience 

StadeBesoins principauxStyle de supervision adapté
DébutantMaîtrise du protocole, gestion de l’anxiété de performance, validationDirectif, structuré, feedback concret, beaucoup de soutien
IntermédiaireCas complexes, adaptation du protocole, conceptualisation de casCollaboratif, questionnement socratique, exploration des options
ExpérimentéPrévention de la routine, points aveugles, développement continuConsultatif, centré sur le processus, travail sur la posture

Pourquoi continuer après la certification ?

  • Prévention de l’usure : le travail du trauma est exposant ; la supervision offre un espace de décharge et de recul
  • Lutte contre les automatismes : avec l’expérience, on peut développer des habitudes non optimales passées inaperçues
  • Cas exceptionnels : même un praticien expérimenté rencontre des situations inédites
  • Obligation éthique : les codes de déontologie recommandent une supervision régulière
  • Modélisation : si vous supervisez vous-même, être en supervision témoigne de l’importance accordée à cette pratique

Choisir son superviseur  

  • Accréditation : superviseur EMDR Europe reconnu
  • Expérience clinique : pratique active de l’EMDR, pas uniquement théorique
  • Style compatible : certains préfèrent un superviseur directif, d’autres plus exploratoire
  • Spécialisation : si vous travaillez avec une population spécifique, un superviseur connaissant ce public est un plus
  • Alliance potentielle : une première rencontre permet d’évaluer si le courant passe

Conclusion : la supervision comme pratique réflexive

La supervision en EMDR dépasse largement la vérification technique du protocole. Elle constitue un espace privilégié de développement professionnel, de prévention de l’usure, et de garantie éthique pour nos patients. Ses trois fonctions — Enseigner, Permettre, Évaluer — s’articulent tout au long du parcours du praticien.

Au-delà des heures obligatoires pour la certification, la supervision continue représente un engagement envers l’excellence clinique et le bien-être du praticien. Comme le travail thérapeutique lui-même, elle repose sur une relation de confiance qui permet d’explorer les zones d’ombre sans jugement.

En résumé : la supervision n’est pas un contrôle de conformité, mais un espace de croissance professionnelle qui protège à la fois le thérapeute et ses patients.

Glossaire

TermeDéfinition
Alliance de supervisionQualité de la relation de travail entre superviseur et supervisé (confiance, accord sur les objectifs, collaboration).
Contre-transfertEnsemble des réactions émotionnelles du thérapeute envers le patient, conscientes ou inconscientes.
Fatigue compassionnelleÉpuisement émotionnel résultant de l’empathie prolongée avec des personnes en souffrance.
Groupe de soutien par les pairsGroupe d’échange entre praticiens de niveau équivalent, sans superviseur hiérarchique. Ne compte pas pour l’accréditation.
Question de Supervision (QS)Question formulée par le supervisé avant de présenter son cas. Sa formulation est en elle-même un outil de réflexion.
Traumatisation vicarianteTransformation des schémas cognitifs du thérapeute suite à l’exposition répétée au matériel traumatique.

Références bibliographiques

  • Ladany, N., et al. (1999). Supervisory working alliance and supervisee disclosure. Counselor Education and Supervision, 38(3), 157-174.
  • Logie, R. (2023). EMDR Supervision: A Handbook. Routledge.
  • Reiser, R. P., & Milne, D. L. (2014). A systematic review of clinical supervision research. Psychological Medicine, 44(6), 113-128.
  • Watkins, C. E. (2011). Does psychotherapy supervision contribute to patient outcomes? Journal of Clinical Psychology, 67(3), 268-275.
  • Wheeler, S., & Richards, K. (2007). The impact of clinical supervision on counsellors. Counselling and Psychotherapy Research, 7(1), 54-65.

Robin Logie publie une chronique régulière sur la supervision EMDR dans EMDR Therapy Quarterly. Il est également l’auteur de EMDR Supervision: A Handbook (Routledge, 2023).

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