L'approche progressive : adapter l'EMDR aux troubles dissociatifs

L’approche progressive : adapter l’EMDR aux troubles dissociatifs

Mis à jour le 7 mars 2026

Les thérapeutes EMDR sont régulièrement confrontés à des patients souffrant de troubles dissociatifs pour lesquels le protocole standard se révèle parfois insuffisant. Face à ces cas complexes, Dolores Mosquera et Anabel Gonzalez ont développé l’approche progressive, une méthode qui adapte l’EMDR aux spécificités de cette population. Cette approche, saluée par les experts internationaux, permet un travail thérapeutique sûr et efficace avec les patients les plus fragiles.

Une approche née de la pratique clinique

Dolores Mosquera, psychologue clinicienne et formatrice en EMDR, a développé avec sa collègue Anabel Gonzalez ce qu’elle nomme « l’approche progressive » pour le traitement des troubles dissociatifs. Comme elle l’explique dans une interview avec Deany Laliotis¹ : « Dans la pratique, nous rencontrions de nombreuses difficultés dans le traitement de certains cas complexes et nous avons constaté que nous avions besoin de quelques adaptations pour vraiment comprendre ce qui se passait et utiliser l’EMDR de manière sûre et efficace. »

Pourquoi adapter le protocole standard ? 

Dans cette même interview¹, Dolores Mosquera décrit les difficultés rencontrées avec le protocole EMDR standard : « J’essayais d’utiliser le protocole standard tel quel, qui est pour moi un excellent outil et l’outil de base, mais je me heurtais à des patients qui ne pouvaient pas tolérer de penser au souvenir, de rester avec le souvenir ou les sensations ou les pensées ou les choses qui apparaissent lorsque nous effectuons un traitement EMDR. Toutes ces associations qui se produisaient étaient trop difficiles à gérer pour certains patients. »

Dans un article publié dans le magazine Go With That de l’EMDRIA⁴, elle précise : « Les thérapeutes EMDR savent que pendant les phases de retraitement de l’EMDR, le système de traitement adaptatif de l’information (TAI) du patient tend à s’orienter spontanément vers la résolution et l’intégration. Dans les cas de traumatisme simple qui n’impliquent pas de trouble dissociatif, l’intervention du thérapeute est souvent minimale, et la plupart des points de blocage seront facilement résolus par de brèves interventions cognitives (interweaves). Cependant, l’utilisation du protocole EMDR standard dans les cas de traumatisme complexe impliquant des troubles dissociatifs sera plus difficile et nécessitera une phase de préparation plus longue, une structure bien définie, et un travail fractionné. »

Les difficultés spécifiques des cas dissociatifs 

Dolores Mosquera identifie plusieurs différences majeures entre les cas simples et les cas dissociatifs⁴ :

Cas de traumatisme simple :

  • Pas de symptômes dissociatifs
  • Le travail sur le trauma peut être initié sans complications
  • Peu besoin de contention ou de titration du travail traumatique
  • Les outils de stabilisation de base peuvent être appliqués sans difficultés
  • Le recueil d’histoire est facile et direct
  • Conceptualisation de cas et plan de traitement clairs
  • Sélection des cibles aisée
  • Le client est disposé et prêt à faire le travail

Cas de troubles dissociatifs :

  • Symptômes dissociatifs présents
  • Difficulté à savoir quand et comment commencer le traitement du trauma
  • Difficulté à savoir comment titrer ou combiner le traitement du trauma avec la contention de manière sûre, tolérable et efficace
  • Difficulté à savoir quelle quantité de stabilisation est nécessaire
  • Les exercices de stabilisation simples peuvent être déclencheurs
  • Des interventions spécifiques allant au-delà de la stabilisation de base sont requises
  • Le recueil d’histoire peut être compliqué et confus, tant au niveau de la présentation des symptômes qu’au niveau relationnel
  • La conceptualisation de cas est plus compliquée
  • La sélection des cibles peut devenir difficile et confuse
  • Les défenses peuvent ralentir le processus

Pourquoi certains cas ne semblent jamais assez stables ? 

Dolores Mosquera explique⁴ : « Une personne ayant eu une éducation suffisamment bonne peut avoir des limitations mais a souvent développé et expérimenté « comment les choses sont censées être », ce qui constitue une bonne source d’information adaptative pour l’adulte futur. Cependant, sur la base de leurs expériences de vie (précoces), les individus avec des troubles dissociatifs vivent généralement la vie de manière extrêmement déformée. Ils ont d’abord besoin d’apprendre des aspects fondamentaux concernant les interactions saines et adaptatives avec soi-même et les autres. »

Elle ajoute : « Une intervention simple, comme le lieu calme/sûr imaginaire, peut se transformer en cauchemar quand les différentes parties du système interne vivent la sécurité ou le calme comme potentiellement déclencheurs et dangereux. Quand l’ennemi réside à la maison, là où l’on est censé se sentir protégé et soigné, et que les figures censées protéger l’enfant échouent à le protéger, mais lui font aussi du mal ; la signification de la sécurité, de la protection et du calme devient généralement déformée. »

Une approche globale des huit phases

L’une des caractéristiques essentielles de l’approche progressive est qu’elle ne se limite pas au traitement des souvenirs traumatiques. Dolores Mosquera souligne¹ : « L’EMDR est mal compris comme une technique à utiliser dans le traitement des traumatismes. L’idée de l’approche progressive est de travailler sur les troubles dissociatifs de la phase 1 à la phase 8. Il ne s’agit donc pas seulement de traiter les traumatismes, mais aussi de bien comprendre les cas, de comprendre les difficultés qui se présentent, de quel type de ressources ils ont besoin, quels sont les problèmes que nous observons et pourquoi ils ne peuvent pas travailler avec le traumatisme de la manière habituelle. »

Cinq domaines pour la conceptualisation de cas

Dolores Mosquera propose un guide de conceptualisation des cas de troubles dissociatifs organisé en cinq domaines⁴ :

  1. Histoire des symptômes et problèmes présentés : problèmes relationnels, niveau de fonctionnement dans la vie quotidienne, histoire des symptômes et difficultés, ainsi que les déclencheurs.
  2. Ressources, capacités et soutien : sources d’information adaptative, capacités d’autorégulation, soutien social et autres ressources. (Une ligne du temps des meilleurs souvenirs peut être utile.)
  3. Éléments structurels du système interne : conscience du patient d’avoir des parties, structure interne, degré de différenciation, orientation temporelle et perception de la sécurité, capacités de mentalisation, et information adaptative dans les différentes parties.
  4. Aspects relationnels du système interne : acceptation des parties, relation entre les parties (incluant les phobies qu’elles peuvent avoir les unes des autres), degré de coopération/collaboration, et parties qui pourraient avoir des difficultés avec la thérapie.
  5. Phobies liées au trauma et autres blocages potentiels : en se concentrant particulièrement sur les phobies des souvenirs traumatiques, de l’expérience intérieure, et des parties dissociatives.

Le travail progressif et fractionné 

Dolores Mosquera recommande⁴ : « Introduire progressivement le traitement du trauma ou la désensibilisation en titrant et fractionnant le travail aidera ces patients à rester dans leur fenêtre de tolérance, ce qui augmentera leur capacité de traitement efficace. »

Elle précise : « Les thérapeutes EMDR devraient commencer par les interventions les plus tolérables et traiter de petites quantités. »

Un cadre théorique élargi 

L’approche progressive s’appuie sur le modèle du traitement adaptatif de l’information (TAI), tout en intégrant la compréhension spécifique des troubles dissociatifs. Comme l’indique Dolores Mosquera : « Le modèle TAI nous aide vraiment à comprendre ces cas, mais nous devons également comprendre les difficultés que les troubles dissociatifs entraînent en thérapie. »¹

Elle écrit également⁴ : « Le modèle de Traitement Adaptatif de l’Information (TAI) offre à la thérapie EMDR une structure stable et une grande flexibilité. Une telle fondation fiable, associée à ses preuves empiriques, permet aux thérapeutes d’intégrer en toute sécurité leurs connaissances d’autres approches dans leurs séances EMDR lors du traitement du trauma. »

Dans une critique publiée dans le Journal of EMDR Practice and Research⁵, Farnsworth Lobenstine souligne que les auteures « modélisent l’intégration de la Théorie de la Dissociation Structurelle de la Personnalité (TSDP) avec l’EMDR ». Les chapitres 2 et 3 du livre « étendent cette intégration de la TSDP et du modèle TAI avec la théorie de l’attachement. Ils proposent que le protocole EMDR standard seul est insuffisant pour retraiter l’information stockée de manière dysfonctionnelle chez les patients dissociatifs. Ils décrivent quatre types d’interweaves essentiels pour élever le niveau de fonctionnement mental qui rend l’EMDR finalement possible. »⁵

Un ouvrage de référence

L’approche progressive est développée dans l’ouvrage EMDR et dissociation : l’approche progressive, co-écrit par Anabel Gonzalez et Dolores Mosquera, publié en français aux éditions SATAS – Le Germe en novembre 2022 (384 pages, ISBN : 9782872932559)².

Selon la présentation de l’éditeur² : « Les auteures expliquent la nécessité d’élargir la théorie sous-jacente à l’EMDR – le modèle du traitement adaptatif de l’information – pour mieux répondre aux besoins de ces patients. Elles intègrent donc la théorie de la dissociation structurelle de la personnalité, élaborée par Van der Hart, Nijenhuis et Steele, comme base théorique permettant de conceptualiser les troubles dissociatifs et d’autres cas de traumatisation complexe. Il en résulte des procédures et interventions EMDR spécifiques que les auteures décrivent en détail et qui prennent en compte les particularités de ces patients. »

Dans cet ouvrage, elles s’associent avec des spécialistes de renommée internationale : Janina Fisher, Jim Knipe, Andrew Leeds et Roger Solomon².

L’éditeur précise : « Cet ouvrage est fait par et pour des cliniciens : l’apport théorique est complet et vise à éclairer le clinicien, lui permettant d’avoir les bases nécessaires pour intégrer les interventions EMDR illustrées par la suite par des vignettes cliniques. »²

Une approche saluée par les experts

Dans sa critique publiée dans le Journal of EMDR Practice and Research⁵, Farnsworth Lobenstine décrit le contenu du livre : « Le sous-titre fait référence aux diverses stratégies des auteures pour appliquer des procédures EMDR modifiées en petites étapes au début du traitement. Ces « interventions progressives » innovantes peuvent considérablement raccourcir la première phase (stabilisation) du traitement orienté par phases. Les auteures proposent de nombreuses stratégies pour surmonter progressivement les phobies qui maintiennent la dissociation (TSDP) et faciliter l’intégration des souvenirs traumatiques. »

Il souligne également des apports spécifiques : « Le chapitre 4 aborde les caractéristiques du langage dissociatif et l’applique à chacune des huit phases de l’EMDR. Le chapitre 5 fournit des informations riches sur des méthodes spécifiques pour améliorer la mentalisation. »⁵

Le dernier chapitre présente notamment la « Stratégie du Bout du Doigt » (Tip of the Finger Strategy – TFS) : « Les clients instables, incapables de traiter les souvenirs traumatiques avec l’EMDR, peuvent laisser échapper de petites gouttes de la douleur détenue par les Parties Émotionnelles depuis le bout de l’auriculaire. »⁵

Onno van der Hart, expert international reconnu dans le domaine de la dissociation, écrit à propos de cet ouvrage : « [Ce livre] constitue l’avant-garde de l’intégration en développement et hautement fructueuse des procédures EMDR dans le traitement orienté par phases des clients avec des troubles dissociatifs complexes. »⁵

Dolores Mosquera : une experte internationalement reconnue 

Dolores Mosquera est directrice de trois cliniques privées de psychothérapie spécialisées dans le traitement des troubles de la personnalité, du trauma complexe et de la dissociation³. Formée à l’EMDR en 2005, elle est devenue consultante en 2007 et formatrice EMDR Europe en 2017³. Elle est membre de EMDR Europe, IIPD, ESSPD, ESTSS et ISST-D³.

Elle a reçu le prix David Servan-Schreiber en 2017 pour ses contributions exceptionnelles au domaine de l’EMDR⁴. En 2018, elle a été nommée Fellow de l’International Society for the Study of Trauma and Dissociation (ISST-D) pour ses contributions au domaine du trauma et de la dissociation⁴. En 2021, l’Institut Français d’EMDR lui a également décerné le prix David Servan-Schreiber pour un chercheur étranger².

Ce que les participants apprendront

Dans l’interview¹, Dolores Mosquera décrit les apports de sa formation :

« Une compréhension des cas et une compréhension des points qui indiquent les difficultés qu’ils rencontrent, surtout s’ils travaillent sur des cas dont ils ne comprennent pas le déroulement ou la nature, et qui les bloquent, ainsi que des outils pour la phase un, pour la phase deux et pour le traitement, et bien sûr des outils pour travailler sur les traumatismes de manière sûre et plus contenue. »

Elle ajoute : « L’un des outils qui sera certainement présenté dans l’atelier est la manière dont nous pouvons réellement établir des cas en effectuant de petits morceaux de traitement en comprenant bien ce que nous visons à partir du modèle TAI. »¹

En savoir plus 

¹ Interview vidéo entre Deany Laliotis (LICSW) et Dolores Mosquera (MA), réalisée à l’occasion d’un atelier EMDR à Washington DC les 15-16 juin 2019. Transcription fournie.

² Éditions SATAS, fiche du livre EMDR et dissociation : l’approche progressive, https://www.satas.com/fr/accueil/7848-emdr-et-dissociation-l-approche-progressive-9782872932559.html 

³ Institut Français d’EMDR, page de présentation de Dolores Mosquera, https://www.ifemdr.fr/team-details/dolores-mosquera/

⁴ Mosquera, D. (2021). Challenges in the Use of EMDR Therapy with Dissociative Disorders. Go With That Magazine, EMDRIA, Fall 2021, p. 26-35.

⁵ Lobenstine, F. (2013). Book Review: EMDR and Dissociation: The Progressive Approach by Anabel Gonzalez and Dolores Mosquera. Journal of EMDR Practice and Research, 7(2). Incluant une citation de van der Hart, O. (2012). EMDR and dissociation: The progressive approach [Book review]. ESTD Newsletter, 3(1), 17.

Aller plus loin 

Formation(s) : Traiter les troubles dissociatifs avec l’EMDR : l’approche progressive 

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