
Tenir l’ensemble » : supervision et formation EMDR des cliniciens travaillant auprès des populations réfugiées
Mis à jour le 9 octobre 2026
Cet article de blog invité, publié sur le site officiel de l’EMDR International Association (EMDRIA), est rédigé par Sherry Yam, LCSW, superviseure clinique et consultante chez World Relief California, facilitatrice de formation EMDR de base avec le Trauma Recovery / EMDR Humanitarian Assistance Programs, et superviseur approuvée EMDRIA™. L’article propose une réflexion de praticienne sur l’évolution nécessaire des modèles de supervision et de formation EMDR lorsque les cliniciens accompagnés travaillent avec des populations réfugiées, déplacées et en demande d’asile. Il n’est pas une recherche empirique mais une contribution professionnelle appuyée sur l’expérience de supervision de cliniciens en Californie et dans des contextes humanitaires internationaux.
En Bref
L’auteure défend une thèse centrale : dans les contextes humanitaires et de réinstallation, les modèles traditionnels de supervision — centrés sur la fidélité au protocole et la conceptualisation de cas — ne suffisent plus. La supervision y devient un acte relationnel et systémique de soin, où il s’agit de « tenir l’ensemble » : la croissance du clinicien, la guérison du patient, et les contextes culturels, historiques et structurels qui façonnent les deux. Le texte déploie cette thèse à travers plusieurs axes : la compréhension du trauma dans le contexte du déplacement forcé, la démystification de la complexité pour les cliniciens fraîchement formés, la valorisation des cliniciens ayant une expérience vécue partagée avec les communautés qu’ils servent, une supervision trauma-informed en pratique, et des parcours de développement pour les futurs consultants.
Résumé
1. Le paysage clinique : un trauma en strates multiples
Les réfugiés et demandeurs d’asile arrivent souvent avec des histoires marquées par la guerre, la persécution, la torture, les violences de genre et les pertes. Beaucoup portent également des adversités précoces (Adverse Childhood Experiences / ACEs) — abus, négligence, dysfonction familiale, violences communautaires — qui se cumulent avec les traumas ultérieurs.
Le voyage migratoire lui-même, marqué par l’incertitude, l’exploitation et le déplacement prolongé, peut être aussi blessant que les événements originels. À l’arrivée, de nouveaux stresseurs émergent : barrières linguistiques, racisme, pauvreté, séparation familiale, désorientation culturelle.
L’auteure rappelle que le cadre du modèle TAI (Traitement Adaptatif de l’Information) offre une structure puissante pour intégrer les mémoires traumatiques et restaurer la cohérence, mais que pour être efficace avec les patients réfugiés, l’EMDR doit être délivrée dans un cadre culturellement accordé, relationnellement ancré et systémiquement informé.
2. Ne pas attendre les cas « simples » : démystifier la complexité
Un thème récurrent dans les groupes de supervision de l’auteure est l’hésitation des cliniciens fraîchement formés à appliquer l’EMDR dans les agences de service aux réfugiés. Cette peur est particulièrement fréquente dans les programmes de réinstallation et les cliniques communautaires servant les populations récemment arrivées.
Les patients réfugiés présentent typiquement des histoires en strates : ACEs élevées, violence interpersonnelle chronique, déplacements répétés, séparation familiale, stresseurs post-migratoires persistants. Dans ces contextes, attendre un cas « simple » revient à attendre indéfiniment.
L’auteure insiste dans sa supervision : les cliniciens travaillent déjà avec du trauma complexe et ne sont pas sous-formés. Le protocole EMDR standard de Shapiro, délivré avec attunement, rythme ajusté et responsabilité culturelle, est suffisant pour commencer le retraitement trauma avec des patients réfugiés. Ce dont les cliniciens ont besoin :
- Un soutien organisationnel.
- Une supervision EMDR trauma-informed qui s’occupe explicitement du trauma de déplacement et des ACEs.
- La permission de faire confiance au protocole tout en adaptant le resourcing et le rythme au contexte culturel et développemental.
3. Les cliniciens avec expérience vécue : un atout clinique à valoriser
L’auteure consacre une part significative de l’article à un enjeu d’équité professionnelle : la présence de cliniciens qui partagent une expérience vécue ou culturelle avec les communautés qu’ils servent est un des atouts les plus puissants du travail EMDR avec les populations réfugiées. Ces cliniciens apportent :
- Une maîtrise linguistique et un attunement culturel.
- Une compréhension incarnée du déplacement, de la migration et du trauma intergénérationnel.
- Une capacité à lire entre les lignes culturelles, à adapter les métaphores, à co-réguler d’une manière qui résonne profondément avec les patients.
L’auteure dénonce un paradoxe fréquent : ces cliniciens sont souvent sous-reconnus, sous-soutenus, ou invités à différer l’EMDR jusqu’à recevoir une formation « avancée », alors même qu’ils disposent déjà des compétences relationnelles et culturelles qui rendent l’EMDR efficace.
Elle propose trois exemples concrets de cette expertise :
- Un clinicien ayant grandi dans un camp de réfugiés peut intuitivement comprendre les ancres sensorielles évoquant la sécurité en contexte de déplacement et s’en servir pour guider la phase 2.
- Un clinicien ayant navigué personnellement les systèmes d’immigration peut reconnaître les retraumatisations systémiques et plaider pour un rythme de retraitement tenant compte des déclencheurs actuels liés au statut légal.
- Un clinicien biculturel peut s’appuyer sur chants ancestraux, rituels ou pratiques communautaires pour co-créer des outils de grounding émotionnellement résonnants et neurologiquement stabilisants — particulièrement importants pour les patients pré-lettrés ou à faible littératie, qui s’appuient davantage sur des ancres sensorielles, orales et relationnelles que sur des repères écrits ou visuels.
Ces cliniciens ne se contentent pas de délivrer l’EMDR : ils la remodèlent. L’auteure conclut que la supervision doit devenir un espace de libération et non de gatekeeping, et que les parcours de développement des consultants doivent intentionnellement élever les cliniciens avec expérience vécue vers des rôles de leadership, de recherche et de supervision.
4. Une supervision trauma-informed en pratique
L’auteure propose quatre priorités pour une supervision trauma-informed dans ce contexte :
- Humilité culturelle : le consultant EMDR doit être prêt à apprendre de l’expérience vécue et de la lentille culturelle du clinicien, particulièrement quand il travaille à travers les langues ou traditions.
- Resourcing adapté : pour les patients avec ACEs élevées, prioriser les ancres fondées sur les états internes et sensorielles plutôt que sur l’imagerie de lieu ; développer des ressources somatiques et relationnelles culturellement cohérentes.
- Supervision EMDR : les consultants doivent coacher les cliniciens à lire les vulnérabilités développementales (patterns ACE), à ajuster la titration, et à concevoir un soutien gradué — plutôt que de différer l’EMDR en attendant un hypothétique cas « simple ».
- Dimension systémique : les administrateurs doivent reconnaître que les ACEs élevées et le trauma cumulé augmentent les besoins de services ; les systèmes de supervision doivent inclure la charge de travail, l’accès aux interprètes, et le débriefing des cliniciens.
5. Parcours de développement pour les futurs consultants
Pour soutenir durablement l’EMDR avec les communautés réfugiées, l’auteure identifie trois axes prioritaires :
- Mentorat centré sur l’expertise linguistique et culturelle : associer les consultants émergents à des mentors combinant compétence EMDR et expérience vécue ou pratique avec les communautés réfugiées servies.
- Formation à la pensée systémique : équiper les consultants de connaissances sur les politiques, les flux de financement, l’infrastructure des cliniques, les flux de travail avec interprètes, et les partenariats intersectoriels — afin qu’ils puissent plaider efficacement au sein des agences et des tables de décision systémiques.
- Opportunités de diffusion : créer des parcours pour les innovations fondées sur la pratique (séries de cas, évaluations de programmes, white papers, présentations, publications) — afin que les adaptations centrées sur les réfugiés soient visibles, reproductibles et influentes dans la pratique plus large.
6. Trois leçons clés
L’auteure résume son apprentissage :
- La supervision EMDR est un espace de libération quand elle centre les savoirs culturels des cliniciens formés et distribue l’expertise à travers les équipes.
- L’adaptation EST la fidélité : les modifications réfléchies du resourcing, du rythme et du langage renforcent le protocole standard plutôt que de le diluer.
- La guérison est relationnelle et systémique : les résultats s’améliorent quand supervision, formation et systèmes d’agences s’alignent pour soutenir ensemble les patients et les cliniciens.
7. Deux questions ouvertes pour la communauté EMDR
L’auteure conclut en invitant la communauté EMDR à se poser deux questions :
- Comment les consultants EMDR peuvent-ils enseigner le protocole standard tout en cultivant justice, résilience et appartenance ?
- Comment pouvons-nous intentionnellement élever les cliniciens EMDR issus de contextes réfugiés et immigrés vers des rôles de leadership, de recherche et de supervision ?
À retenir pour la pratique
Élargir la fonction de supervision dans les contextes humanitaires. Cet article invite à dépasser une conception de la supervision centrée uniquement sur la fidélité technique au protocole, pour y intégrer une fonction relationnelle et systémique. Pour une directrice d’institut, c’est un point de réflexion utile pour structurer des dispositifs de supervision adaptés aux cliniciens travaillant auprès de publics vulnérables (réfugiés, demandeurs d’asile, populations déplacées).
Ne pas attendre les cas « simples » : un message à transmettre aux cliniciens récemment formés. Le message de Sherry Yam à ses supervisés peut être directement intégré à la pédagogie de formation : dans certains contextes, attendre un cas simple signifie ne jamais commencer. Le protocole EMDR standard, délivré avec attunement, rythme ajusté et responsabilité culturelle, est déjà compétent pour ces populations.
L’adaptation comme fidélité, pas comme dilution. La formule « Adaptation IS fidelity » rejoint les réflexions d’autres articles récents de l’ETQ britannique sur la fidélité au mécanisme plutôt qu’au script. Elle peut soutenir une pédagogie de la flexibilité encadrée : adapter le resourcing, le rythme, le langage est un acte clinique cohérent avec le modèle TAI, à condition que l’adaptation soit réfléchie et argumentée.
Valoriser structurellement les cliniciens avec expérience vécue. Le plaidoyer de l’auteure pour une reconnaissance explicite de l’expertise des cliniciens biculturels, multilingues, issus eux-mêmes de parcours de migration, est un enjeu d’équité professionnelle. Il peut se traduire en pratique par :
- Des parcours de mentorat dédiés.
- La promotion active vers des rôles de consultation et de supervision.
- La co-création d’adaptations culturelles valorisées comme contribution à la profession.
Pour les patients pré-lettrés ou à faible littératie : ancres sensorielles, orales et relationnelles. Un point clinique précieux : les outils EMDR de grounding habituellement enseignés reposent largement sur l’imagerie visuelle et les repères écrits. Pour des patients pré- ou peu lettrés, les ancres sensorielles, orales (chants, récits) et relationnelles peuvent être plus efficaces. Les chants ancestraux, rituels et pratiques communautaires peuvent être co-créés comme ressources stabilisantes.
Considérer le statut légal comme déclencheur actif. L’auteure souligne que pour les demandeurs d’asile, les démarches administratives constituent des retraumatisations systémiques en cours — pas des événements historiques. Le rythme du retraitement doit tenir compte de ces déclencheurs présents et des phases critiques de la procédure légale. Cela rejoint la logique du « trauma en cours » (ongoing threat) évoquée dans d’autres contributions récentes (EMDR en oncologie, par exemple).
Penser les ACEs dans la conceptualisation avec les réfugiés. Le cumul ACEs + trauma migratoire est fréquent. Les cliniciens formés à l’EMDR sur des tableaux unitaires doivent être préparés à conceptualiser des histoires à strates multiples. La supervision peut aider à lire les patterns ACE et à construire un soutien gradué plutôt qu’à différer le traitement.
Dimension systémique indispensable. L’article rappelle que la qualité clinique ne dépend pas que du clinicien : la charge de travail, l’accès aux interprètes, le débriefing, les conditions organisationnelles sont des conditions structurelles. Les dispositifs de supervision doivent inclure ces dimensions, et les instituts de formation ont un rôle à jouer dans la sensibilisation des administrateurs et des commanditaires.
Former des superviseurs au raisonnement systémique. La proposition de former les consultants EMDR à la compréhension des politiques, des flux de financement, de l’infrastructure clinique, des flux avec interprètes est une piste intéressante. Elle oriente vers une vision du consultant non comme expert technique isolé, mais comme partenaire capable de plaider aux tables institutionnelles.
Créer des parcours de diffusion pour les innovations fondées sur la pratique. L’encouragement à publier des séries de cas, évaluations de programmes et white papers est un levier pour faire reconnaître les adaptations culturelles comme contribution scientifique et professionnelle. Pour une institution de formation qui forme à la recherche appliquée, c’est un axe à considérer.
Prudence épistémologique. Cet article est une contribution professionnelle et expérientielle, publiée sur un blog professionnel (EMDRIA), non une recherche empirique ni un article avec comité de lecture. Les propos tenus sont cohérents avec la littérature sur le trauma cross-culturel et sur la supervision trauma-informed, mais n’ont pas valeur de démonstration d’efficacité. Ils offrent un cadre de réflexion et des orientations pratiques à discuter dans les espaces de formation, non des recommandations validées par essais contrôlés.
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En savoir plus
Références de l’article : Yam, S. (s.d.). Holding the Whole: EMDR Consultation and Training with Clinicians Serving Refugee Communities [billet de blog invité]. EMDR International Association (EMDRIA).
Type de publication : billet de blog invité (guest blog post) sur le blog professionnel de l’EMDR International Association.
Ce n’est pas un article scientifique avec comité de lecture : il s’agit d’une contribution réflexive de praticienne, appuyée sur son expérience et sur une bibliographie de référence.
Auteure : Sherry Yam, LCSW. Superviseure clinique et consultante chez World Relief California. Facilitatrice de formation EMDR de base avec les Trauma Recovery / EMDR Humanitarian Assistance Programs. Consultante approuvée EMDRIA™ et chercheuse en trauma. Elle dirige des efforts de réinstallation des réfugiés à l’échelle de la Californie et est spécialiste des systèmes trauma-informed, des interventions de basse intensité et des soins culturellement responsables.
Références citées par l’auteure :
- Abdelhamid, S., Fischer, J., & Steinisch, M. (2023). Assessing adverse childhood experiences in young refugees – development of the BRACE questionnaire. European Journal of Public Health, 33(Supplement_2).
- DiNardo, J., & Marotta-Walters, S. (2019). Cultural themes and discourse in EMDR therapy. Journal of EMDR Practice and Research, 13(2), 111–123.
- Felitti, V. J., Anda, R. F., Nordenberg, D., Williamson, D. F., Spitz, A. M., Edwards, V., Koss, M. P., & Marks, J. S. (1998). Relationship of childhood abuse and household dysfunction to many of the leading causes of death in adults. American Journal of Preventive Medicine, 14(4), 245–258.
- Knight, C. (2018). Trauma-informed supervision: Historical antecedents, current practice, and future directions. The Clinical Supervisor, 37(1), 7–37.
- Ozolins, U. (2009). Back translation as a means of giving translators a voice. Translation & Interpreting, 1(2), 1–13.
- Shapiro, F., & Laliotis, D. (2010). EMDR and the adaptive information processing model: Integrative treatment and case conceptualization. Clinical Social Work Journal, 39(2), 191–200.
- Shapiro, F. (2018). Eye movement desensitization and reprocessing (EMDR) therapy: Basic principles, protocols, and procedures. Guilford.
- World Health Organization. (2020). Adverse Childhood Experiences International Questionnaire (ACE-IQ).
Aller plus loin
Dossier(s) : EMDR avec les réfugiés



