Ces larmes enfouies si loin

David Servan-Schreiber – Psychologies Magazine – Octobre 2001

Ce jour-là, j’étais dans l’avion qui me ramenait à Pittsburgh. A 15 h 30, il a fait demi-tour : « Un accident grave s’est produit à New York. Aucun avion ne peut atterrir sur la côte est. Nous rentrons à Paris. » C’est à l’atterrissage que la rumeur s’est répandue, grâce à ceux qui avaient des téléphones portables. Les tours du World Trade Center… Le Pentagone… Des attaques terroristes…

Comme beaucoup, je n’ai pas éprouvé d’émotions immédiates. Plutôt une réaction mécanique. Des pensées concrètes, idiotes, déconnectées du véritable impact de l’événement : les rendez-vous à annuler, les projets de voyage à repousser, les « ça devait arriver un jour ». Bien sûr, quand, plus tard, j’ai entendu qu’un avion était tombé sur Pittsburgh, la ville où je vis, j’ai pensé à mon fils de 6 ans et à ma femme. J’ai également pensé à cet ami qui travaille dans la plus haute tour de la ville, celle de la compagnie US Steel. Mais j’ai vite appris que la ville elle-même n’avait pas été touchée. Là aussi, peu d’émoi.

Au fil des heures, je me suis aperçu que c’était à mon tour de vivre ce que j’avais fréquemment remarqué chez mes patients : la première phase du choc est souvent vécue comme ça, dans la froideur. Dissociée de l’émotion. Irréelle. Comme si l’esprit se protégeait de ce qu’il n’appréhende pas encore très bien. Comme s’il préférait rester accroché aux détails du quotidien.

C’est bien plus tard que l’émotion a commencé à prendre forme. Au hasard des mots, des images. Par surprise. Une femme qui sanglote avec son enfant dans les bras. Les lèvres tremblantes d’un chef d’Etat dérouté. La pensée de mon fils, de l’inquiétude qu’il doit vivre sans que je puisse lui tenir la main et lui parler. A chacun de ces moments, ma gorge se serre, ma voix s’étrangle. Et je ne sais pas bien pourquoi ce sont ces moments-là qui m’attendent, comme en embuscade.

A la télévision, les premiers discours de George Bush tombent à plat. Il n’incarne en rien les sentiments du pays, pas même sa propre douleur. Il n’est ni le père que Charles De Gaulle a su être au moment de la défaite de la France en 1940, ni le Franklin D. Roosevelt de Pearl Harbor. Il me laisse seul.

Alors que la liaison téléphonique vers New York et Pittsburgh ne fonctionne pas, sur Internet, les e-mails se succèdent très vite. « Où es-tu ? Est-ce que tu es sain et sauf ? » « Untel était dans la tour, mais a pu être évacué par l’escalier. Il ne cesse d’entendre les voix de ceux qui criaient qu’ils ne pouvaient pas descendre… » « J’étais au téléphone avec un collègue qui travaillait dans la deuxième tour du World Trade Center. Il me parlait de l’accident de la première tour, que je regardais déjà à la télévision, lorsque la conversation s’est brutalement arrêtée. A ce moment même, j’ai vu qu’un second avion percutait sa tour à lui ! » C’est en répondant à ces messages que l’émotion me surprend à nouveau. Au détour d’une phrase anodine. Lorsque j’écris : « Je pense à toi » ou « Je voudrais être avec vous, là-bas. » D’où viennent ces larmes qui montent si vite et semblent pourtant enfouies si loin le reste du temps ?

Dans “Les Derniers Instants de la vie” (1), Elisabeth Kübler-Ross a décrit les stades émotionnels d’adaptation au drame : le déni, la colère, la négociation, la dépression et l’acceptation. Moi, je ne sais pas où j’en suis dans cette progression. Pas encore. Je le saurai dans une semaine, dans un mois peut-être. Ou plus. Ce sera long.

1- Labor et Fidès, 1996.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *