Entre désir et plaisir

David Servan-Schreiber – Psychologies Magazine – Février 2002

Sous l’effet du désir, le regard est concentré, le corps tendu, le ventre serré et l’attente presque douloureuse. Sous celui du plaisir, les muscles se relâchent, le corps s’abandonne, le regard devient flou, le temps se dilue. Ces deux états, si différents, nous les imaginons souvent en tandem. Pourtant, certaines découvertes en neurosciences (1) suggèrent que leurs mécanismes neurologiques ne seraient pas du tout les mêmes !

C’est le comportement paradoxal des toxicomanes qui a mis les chercheurs sur la piste. La première dose de cocaïne ou d’héroïne procure une vague de plaisir intense. Mais cette première expérience ne se répète presque jamais. Pourtant, le désir pour la drogue continue d’augmenter avec l’usage… Pourquoi ? Le désir dépend de la dopamine, le transmetteur chimique du cerveau qui est le carburant de l’action : l’afflux de dopamine induit en effet un état d’activation du corps et de l’esprit qui prépare à agir. Comme sous l’effet de la cocaïne – qui déclenche elle aussi une bouffée immédiate de dopamine –, cette libération procure une sensation d’énergie et de puissance qui permet alors de s’imposer aux autres et d’obtenir ces «objets du désir» que sont la nourriture, les armes ou le partenaire sexuel.

Les neurones du plaisir dépendraient, eux, des endorphines. Sécrétées par le cerveau, ces petites molécules dont l’action ressemble à celle de l’opium induisent calme et plénitude, un sentiment de satisfaction avec l’état des choses… d’où le désir est absent. Ce qui complique tout, c’est le bouleversement de l’équilibre entre ces deux systèmes par les stimulations artificielles. Drogue, pornographie, cigarette ou crème glacée court-circuitent en effet l’harmonie entre désir et plaisir. Résultat : le premier grandit tandis que le second diminue. Un gouffre s’ouvre. C’est l’abîme des comportements d’abus, des plus anodins aux plus graves.

Depuis vingt-cinq siècles,le bouddhisme insiste sur l’harmonie entre désir et contentement. Le désir s’apprécie lorsqu’il a pour objet ce qui est à notre portée et à dose raisonnable. Il est alors une source d’énergie et non une distraction nocive. D’où l’harmonie établie lors de la respiration en méditation par le désir pour la prochaine inspiration et le plaisir de sa réalisation. Tant que nous sommes en vie, ce plaisir-là est disponible. Ou encore, comme dans la pratique tantrique, l’harmonie du désir sexuel attisé par le plaisir réalisé dans le couple. Rien à voir avec le désir fou de l’abbé Frollo pour Esmeralda, objet interdit, qui le consume. Aujourd’hui comme alors, la balance du désir et du plaisir reste l’une des grandes clés de l’équilibre émotionnel. Les neurosciences viennent d’en éclairer un peu mieux les mécanismes.

1- Berridge, K. C. and T. E. Robinson in “Psychological Science” (1995), vol. 71-76.

février 2002

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