Faire la traversée ensemble

David Servan-Schreiber – Psychologies Magazine – Octobre 2009

Dans la grande plaine du Serengeti, en Tanzanie, quand un babouin isolé doit échapper à une attaque, ses niveaux de cortisol et d’adrénaline augmentent à toute vitesse. Si, dans la fuite ou la lutte, il est accompagné d’un autre babouin, ses hormones du stress montent moitié moins. Et si c’est tout un petit groupe qui tente d’échapper en même temps au danger, le taux d’hormones du stress bouge alors à peine. « Même pas mal ! » pourrait-on presque entendre s’écrier le singe en s’éloignant(1).

Dans un best-seller américain récent2, Jeffrey Zaslow, journaliste et écrivain, raconte l’histoire de onze amies d’enfance. Alors qu’elles se sont éparpillées dans tout le pays après le lycée, leur amitié a survécu pendant près de quarante ans aux hauts et aux bas de la vie : les succès et les échecs universitaires, les mariages, les divorces, les diffi cultés de leurs enfants. Un jour, Kelly apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. Elle va avoir besoin du soutien de ses proches. Au lieu de se tourner vers sa famille, elle choisit de pré- venir ses vieilles copines. Un simple message, qui déclenche comme une « douche d’amour instantanée » : coups de fil, courriels, lettres, colis… les retours sont considérables. La chimiothérapie lui donne des aphtes ? L’une lui envoie un appareil à milk-shakes pour adoucir les muqueuses. Une autre, qui a perdu sa fi lle d’une leucémie, lui tricote un bonnet de laine pour qu’elle n’ait pas froid quand elle perdra ses cheveux. Une troisième lui offre des pyjamas taillés dans un tissu spécial contre les sueurs nocturnes…Kelly explique qu’il lui est plus facile de raconter ce qu’elle vit à ses amies qu’à ses médecins. « Nous nous connaissons depuis si longtemps que, entre nous, on peut parler de n’importe quoi », confi e-t-elle gaiement au New York Times(3).

La recherche le confirme : dans les moments difficiles, le réseau amical joue un rôle majeur par son action positive autant sur notre moral que sur notre biologie. Une étude américaine faite à partir d’un large 
panel d’infirmières a révélé que les femmes atteintes d’un cancer du sein qui pouvaient citer le nom de dix amis avaient quatre fois plus de chances que les autres de survivre à la maladie (4). Comme si le simple fait d’être en lien créait un effet protecteur. Ces résultats se vérifient également chez les hommes. Selon une étude suédoise portant sur sept cent trente-six hommes, l’amitié compte autant dans la protection contre les maladies cardiaques que le fait d’être marie (5). Toujours selon cette dernière, vivre sans amis est aussi mauvais pour la santé que fumer régulièrement.

Il est souvent difficile d’oser demander de l’aide à nos amis lorsque nous avons besoin d’eux. Il ne s’agit pourtant pas d’attendre tout d’un seul d’entre eux, mais d’accepter ce que chacun sait et offre avec facilité. Il y a celui qui sait écouter notre douleur et nous prêter son épaule pour pleurer, ou son bras pour rire. Celui qui nous aidera à préparer les questions diffi ciles avant un entretien. Ou cet autre peut-être qui se rendra disponible pour nous aider avec les enfants, les courses, le rangement, ou pour nous conduire en voiture quand nous ne pouvons pas le faire nous-même. La vie est parfois comme la plaine sans fin du Serengeti, avec sa violence et sa beauté. Et c’est à nous d’y trouver les amitiés et les liens qui nous permettent, ensemble, de faire la traversée avec plus de douceur et de gaieté.

1. « Psychoneuroendocrinology of stress : a psychobiological perspective » de S. Levine, C. Coe et S.G. Weiner, in Psychoendocrinology de F.R. Brush et S. Levine (Academic Press, 1989). 2. The Girls from Ames, A Story of Women and a Forty-Year Friendship de Jeffrey Zaslow (Gotham Books, 2009, non traduit). 3. « What are friends for ? A longer life » de T. Parker-Pope, in The New York Times (2009). 4. « Social networks, social support, and survival after breast cancer diagnosis » de C.H. Kroenke et al., in Journal of Clinical Oncology (2006). 5. « Lack of social support and incidence of coronary heart disease in middle-aged Swedish men » de K. Orth-Gomer, A. Rosengren et L. Wilhelmsen, in Psychosomatic Medicine (1993).

Octobre 2009

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