Il y a plus urgent que les OGM

David Servan-Schreiber – Psychologies Magazine – Septembre 2004

C’est le milieu de l’été. Dans un champ de Haute-Garonne, une femme arrache avec acharnement des plants de maïs transgénique. Elle fait partie d’un nouveau groupe d’opposants aux organismes génétiquement modifiés (OGM), le collectif des Faucheurs volontaires. Comme tous ceux qui l’entourent, comme certainement beaucoup d’entre nous, elle espère protéger ses enfants, son propre corps, et toute notre société contre l’invasion de ces nouvelles espèces qui nous font peur. J’admire tous ceux qui ont le courage et la détermination d’aller au bout de leurs convictions. Mais est-ce le bon combat ?
Les plants de maïs et de soja transgéniques posent un problème d’écologie important pour l’avenir mais, à ce jour, les dangers pour la santé humaine sont surtout théoriques. C’est ce que souligne à nouveau un rapport très récent de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa), qui conclut qu’aucun problème de santé, qu’il s’agisse de toxicité ou d’“allergénicité”, n’a encore pu être spécifiquement attribué à un OGM mis sur le marché (1).

En revanche, ce qui est très grave – et ce qu’aucun manifestant ne crie dans la rue –, c’est que toute la chaîne alimentaire animale occidentale est désormais complètement dépendante du maïs et du soja, transgéniques ou non. Pourquoi est-ce si grave ? Parce que les animaux de boucherie (et la volaille) qui se nourrissaient d’herbes, de feuilles et de graines dans la nature nous fournissaient des produits équilibrés et riches en acides gras essentiels oméga-3, que ce soit la viande, les œufs, le lait, le fromage ou le beurre (2,3). Aujourd’hui, le maïs et le soja dont on les nourrit sont, au contraire, très riches en oméga-6 et contiennent très peu (ou pas du tout) d’oméga-3. En les consommant, nous créons donc chez nous un déséquilibre physiologique extrêmement néfaste. Il n’est pas question ici de suppléments alimentaires, mais de la manière dont nous nourrissons les animaux qui nous nourrissent.
Nous mangeons désormais dix à vingt fois plus d’oméga-6 que d’oméga-3, alors que notre corps est conçu pour fonctionner avec un apport quasi égal des deux. Cette transformation de la chaîne alimentaire a créé ce qui apparaît comme le dernier grand déficit nutritionnel identifié au XXe siècle : le déficit en oméga-3. Qui n’a fait que s’accélérer depuis cinquante ans.

Aujourd’hui, on en connaît les terribles conséquences sur la santé de l’homme : épidémie de maladies cardio-vasculaires (première cause de mortalité en Occident) ou de maladies inflammatoires comme l’arthrite, et, sans doute, le cancer, la maladie d’Alzheimer, l’augmentation alarmante des taux de dépression et de troubles bipolaires. Ce n’est pas surprenant. Nos gènes sont faits pour faire fonctionner notre organisme avec un certain mélange d’apports nutritionnels. Inverser les proportions de ce rapport, c’est essayer de faire marcher une tondeuse à gazon sans le bon mélange d’huile et d’essence. Ça fait des ratés !
Nous avons aujourd’hui, en Europe et en France en particulier, la chance de pouvoir, sinon arrêter, du moins freiner ces épidémies qui nous menacent et qui sont dues pour une large part à ce qui vient de notre assiette. Plusieurs études françaises conduites sous l’égide de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), du Conseil européen pour la recherche nucléaire (Cern), des centres hospitalo-universitaires (CHU) de Rennes et de Lorient ont montré qu’il suffirait de nourrir le bétail et la volaille avec un peu de graines de lin (une des sources végétales les plus riches en oméga-3) pour que les produits animaux que nous consommons régulièrement retrouvent un équilibre proche de celui dont notre organisme a besoin. La France est le deuxième producteur mondial de lin. Cette solution, dont les conséquences seraient colossales sur notre santé (et sur celle de la Sécurité sociale), serait donc peu coûteuse.

En attendant que les gouvernements européens se penchent plus sérieusement sur la question, il revient à chacun de nous, individuellement, d’insister pour que les produits que nous consommons soient issus d’un élevage qui respecte les besoins nutritionnels naturels des animaux, qui sont aussi les nôtres. Certains labels existent déjà, comme celui de l’association de producteurs Bleu-Blanc-Cœur, qui garantit l’alimentation équilibrée en oméga-3 des animaux d’élevage, ou celui des œufs Columbus ou des produits Belovo. Y aura-t-il des manifestations violentes contre les oméga-6 du soja et du maïs comme il y en a eu contre les OGM ? Je l’ignore. Une certitude : c’est un premier pas pour agir à la fois sur un immense problème de société, et sur notre santé.

1- « OGM et alimentation : peut-on identifier et évaluer des bénéfices pour la santé ? », 2004.

2- « Fatty acid ratios in free-living and domestic animals » de M. A. Crawford, in “The Lancet” : 1329-1333, 1968.

3- “Le Régime oméga-3 : le programme alimentaire pour sauver votre santé” d’Artémis Simopoulos et Jo Robinson, adapté par Michel de Lorgeril et Patricia Salen (EDP, 2004).

Septembre 2004

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