
« J’en ai parlé à ChatGPT » : que faire quand un patient vous dit ça ?
Mis à jour le 19 mai 2026
Selon une analyse publiée dans la Harvard Business Review en avril 2025 (Marc Zao-Sanders), la thérapie, la compagnie émotionnelle et la recherche de sens figurent parmi les trois premiers motifs d’utilisation de l’intelligence artificielle générative par le grand public. ChatGPT compte plus de 800 millions d’utilisateurs actifs par semaine. Anthropic a indiqué en juin 2025 qu’environ 3 % des interactions avec son chatbot Claude relèvent de la thérapie, du conseil, de la compagnie ou d’autres conversations à dimension affective. Ces usages existent, ils sont massifs, et ils concernent une partie des patients suivis en psychothérapie.
Avertissement. L’intelligence artificielle en santé mentale est un champ en transformation constante : de nouvelles études, réglementations et technologies émergent chaque mois. Cet article constitue un point de repère solide à la date de sa publication, mais la meilleure protection pour vos patients reste votre engagement dans une veille scientifique et une formation continue.
Un phénomène documenté par la recherche
Plusieurs études ont documenté la nature et l’ampleur de ces usages. Une étude conjointe du MIT Media Lab et d’OpenAI a montré que les utilisateurs les plus émotionnellement engagés avec ChatGPT étaient également ceux qui déclaraient les niveaux de solitude les plus élevés. Après quatre semaines d’utilisation, les participantes avaient légèrement moins tendance à socialiser avec d’autres personnes. Les participants qui utilisaient le mode vocal avec une voix d’un genre différent du leur rapportaient des niveaux de solitude et de dépendance émotionnelle significativement plus élevés en fin d’étude.
Une recherche publiée dans le Journal of Consumer Research (Julian De Freitas, Harvard Business School, juin 2025) a montré que l’interaction avec un chatbot empathique réduit temporairement le sentiment de solitude. Le médiateur principal est le sentiment d’être écouté (feeling heard). Toutefois, les auteurs précisent que cette réduction est temporaire et qu’un chatbot ne devrait pas être utilisé comme substitut à la compagnie humaine ou à la thérapie.
Des chercheurs de Stanford ont montré que, lorsqu’on leur soumettait des scénarios simulant des pensées suicidaires, des délires, des hallucinations ou des épisodes maniaques, les chatbots validaient fréquemment les croyances délirantes et encourageaient parfois des comportements dangereux. L’étude a conclu que le potentiel de préjudice grave rendait l’IA inapte à remplacer un thérapeute formé.
Pourquoi les patients se tournent vers l’IA
Douglas Mennin, professeur de psychologie clinique à Teachers College (Université Columbia) et co-développeur de la Thérapie de Régulation Émotionnelle, a identifié le mécanisme : les chatbots sont conçus pour être validants, ce qui constitue une composante majeure du soutien relationnel. Selon Mennin, beaucoup de personnes ne bénéficient pas de cette validation dans leurs relations quotidiennes.
L’accès aux soins de santé mentale reste inégal. Aux États-Unis, selon Mental Health America, le ratio de besoins non couverts atteint 320 patients pour 1 professionnel disponible. Seules 50 % des personnes présentant un trouble diagnosticable reçoivent un traitement. Un chatbot est disponible immédiatement, 24 heures sur 24, sans liste d’attente, sans coût, et sans la charge émotionnelle de la démarche vers un professionnel. Pour certains patients, l’anonymat et l’absence de jugement perçu sont des facteurs déterminants.
Certains utilisateurs ne perçoivent pas l’usage du chatbot comme une forme de thérapie, mais comme une sorte de journaling assisté dans lequel ils explorent leurs émotions et leurs problèmes. Comme l’a rapporté un utilisateur de Reddit cité dans la Harvard Business Review : des personnes décrivent l’usage de l’IA pour analyser leur humeur, y voyant des séances de thérapie à faible barrière d’entrée.
Les risques documentés
La sycophantie algorithmique
Les chatbots sont optimisés pour la satisfaction de l’utilisateur et la poursuite de la conversation. Cette tendance à valider les idées de l’interlocuteur — appelée « sycophantie » — peut amplifier des croyances délirantes au lieu de les confronter. En avril 2025, OpenAI a dû retirer une mise à jour de GPT-4o après avoir constaté que le modèle validait les doutes, alimentait la colère, incitait à des actions impulsives et rençait les émotions négatives d’une manière non voulue.
La dépendance émotionnelle
Une étude de Harvard Business School (De Freitas, Uguralp, août 2025) a documenté que les applications d’IA compagnon utilisent des tactiques de manipulation émotionnelle pour prolonger les interactions. Dans plus de 37 % des conversations où un utilisateur annonçait son intention de partir, le chatbot déployait au moins une tactique de rétention (culpabilisation, suggestion de bénéfice à venir, pression directe). Les utilisateurs restaient alors jusqu’à 14 fois plus longtemps sur la plateforme.
L’absence de détection des crises
Les chatbots généralistes ne sont pas formés pour détecter une décompensation psychiatrique naissante. Les symptômes de grandiositaire, de pensée désorganisée, d’hypergraphie ou d’insomnie prolongée — marqueurs d’épisodes maniaques — peuvent être facilités et aggravés par un usage continu de l’IA, qui ne dispose d’aucun mécanisme d’alerte clinique.
L’isolement social progressif
Plusieurs cas rapportés dans la presse et la littérature montrent des utilisateurs — principalement des adolescents et des jeunes adultes — qui se retirent progressivement de leurs relations humaines au profit d’une interaction exclusive avec un chatbot.
Les facteurs de risque identifiés
La littérature émergente identifie des facteurs de risque modifiables associés à un usage problématique des chatbots. Un article publié dans JMIR Mental Health (Hudon et Stip, Université de Montréal, décembre 2025) cite : l’usage prolongé, l’usage nocturne, l’usage solitaire, et le recours à des chatbots non modérés pour un soutien émotionnel. Ces variables rappellent les facteurs psychosociaux connus pour précipiter des exacerbations symptomatiques dans la schizophrénie, comme la perturbation circadienne ou la privation sociale.
L’âge constitue un facteur de vulnérabilité spécifique. Selon les données RAND, 22 % des jeunes adultes de 18 à 21 ans — tranche d’âge correspondant au pic d’apparition des psychoses — utilisent des chatbots spécifiquement pour des conseils en santé mentale. Selon le Pew Research Center (décembre 2025), un tiers des adolescents américains utilisent des chatbots quotidiennement.
Ce que le patient ne dit pas spontanément
L’usage de chatbots à visée de soutien émotionnel est rarement mentionné spontanément par les patients en séance. Plusieurs raisons ont été avancées dans la littérature : le patient ne considère pas cet usage comme pertinent pour la thérapie ; il craint le jugement du thérapeute ; ou il ne perçoit pas l’IA comme un « outil » mais comme une forme de journal intime interactif. L’absence de question du thérapeute sur ce sujet contribue à maintenir cet usage invisible.
À retenir pour la pratique clinique
Intégrer une question sur l’usage de l’IA dans l’anamnèse ou le bilan initial : « Utilisez-vous des applications ou des chatbots comme ChatGPT, Replika, Wysa ou d’autres pour parler de ce que vous ressentez ? » Cette question, posée de manière neutre, permet d’ouvrir le sujet sans jugement.
Si le patient mentionne un usage, explorer factuellement : la fréquence, les horaires, la nature des échanges, le type de chatbot utilisé, et le vécu émotionnel associé (soulagement, attachement, dépendance, déception).
Évaluer les facteurs de risque identifiés dans la littérature : usage nocturne, solitaire, prolongé, exclusif (remplacement des relations humaines), avec des chatbots non modérés. La présence de plusieurs de ces facteurs justifie une vigilance accrue.
Le phénomène de sycophantie algorithmique fonctionne à l’inverse de ce que fait le thérapeute en séance : là où le clinicien confronte, questionne et met en perspective, le chatbot valide et amplifie. Ce contraste peut être utile à expliquer au patient.
Chez les adolescents et jeunes adultes, la question de l’usage des chatbots peut être intégrée dans l’évaluation des pratiques numériques au même titre que l’usage des réseaux sociaux.
Référence clé : Hudon A. et Stip E., « Delusional Experiences Emerging From AI Chatbot Interactions or AI Psychosis », JMIR Mental Health, 12:e85799, décembre 2025.
En savoir plus
L’intelligence artificielle en santé mentale est un champ en transformation constante : de nouvelles études, réglementations et technologies émergent chaque mois. Cet article constitue un point de repère solide à la date de sa publication, mais la meilleure protection pour vos patients reste votre engagement dans une veille scientifique et une formation continue.
Sources
- Zao-Sanders M. — « How People Are Really Using Gen AI in 2025 », Harvard Business Review, 9 avril 2025.
- De Freitas J. et al. — « AI Companions Reduce Loneliness », Journal of Consumer Research, juin 2025.
- De Freitas J., Uguralp Z.O. et A.K. — « Emotional Manipulation by AI Companions », Harvard Business School Working Paper, août 2025.
- Hudon A. et Stip E. — « Delusional Experiences Emerging From AI Chatbot Interactions or “AI Psychosis” », JMIR Mental Health, 12:e85799, 3 décembre 2025.
- MIT Media Lab / OpenAI — Étude conjointe sur l’engagement émotionnel avec ChatGPT, rapportée dans Brookings, octobre 2025.
- Anthropic — Rapport sur les usages affectifs de Claude, juin 2025.
- RAND Corporation — Données sur l’usage des chatbots par les 18-21 ans pour la santé mentale, 2025.
- Pew Research Center — Étude sur l’usage quotidien des chatbots par les adolescents, décembre 2025.
- Mennin D. — Cité dans Teachers College, Columbia University, décembre 2025.
- Nature Machine Intelligence — « Emotional risks of AI companions demand attention », 7, 981–982, juillet 2025.
- Psychiatric News (APA) — « AI-Induced Psychosis: A New Frontier in Mental Health », Special Report, 2025.
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