
Traiter les souvenirs traumatiques réduit la détresse des souvenirs associés : l’intérêt de commencer par les plus anciens
Mis à jour le 4 juin 2026
Les thérapeutes du trauma font face à une question clinique récurrente : par quelle mémoire commencer ? Cet article de Ricky Greenwald, Scott D. McClintock et Andrew Seubert, publié en février 2026 dans le Journal of EMDR Practice and Research, réunit trois études complémentaires (une enquête auprès de 146 thérapeutes, deux études sur 273 thérapeutes en formation, et une étude de cas sur 3 patients suivis dans la durée) pour apporter des éléments empiriques à cette question encore peu documentée. Les résultats convergent sur un point : traiter un souvenir traumatique réduit la détresse associée à d’autres souvenirs liés, et cet effet est plus important lorsque le souvenir traité est un souvenir précoce.
En bref
Cet article combine une enquête descriptive sur les stratégies utilisées par les cliniciens, deux études quasi-expérimentales menées en contexte de formations EMDR et Progressive Counting (PC), et une étude de cas longitudinale. L’ensemble teste si le traitement d’un souvenir peut mitiger la détresse d’un autre souvenir qui lui est associé, et si l’ordre chronologique du traitement a une influence sur l’ampleur de cet effet. Les auteurs discutent ces résultats à la lumière de trois cadres théoriques : la théorie de la sensibilisation, la reconsolidation mnésique et la théorie du traitement adaptatif de l’information (AIP).
Résumé
Les thérapeutes du trauma doivent effectuer des jugements cliniques concernant l’ordre dans lequel cibler les souvenirs à traiter. L’étude 1, menée auprès de 146 thérapeutes du trauma auto-identifiés, a mis en évidence une diversité de stratégies rapportées pour décider quel souvenir traumatique traiter en premier, incluant : laisser le client choisir, traiter le souvenir à l’origine des symptômes, ou travailler dans l’ordre chronologique. L’étude 2a, portant sur 159 thérapeutes participant à des ateliers d’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) ou de Progressive Counting, a examiné l’impact sur le niveau de détresse d’un souvenir plus tardif après le traitement d’un souvenir antérieur lié. L’étude 2b, portant sur 114 thérapeutes dans des ateliers EMDR ou PC, a examiné l’impact sur le niveau de détresse d’un souvenir antérieur après le traitement d’un souvenir plus tardif lié. Dans chaque condition, la détresse du souvenir non traité a été réduite ; l’effet était plus important lorsque le souvenir antérieur était traité. Dans l’étude 3, 3 patients en thérapie ont évalué le niveau de détresse de chaque souvenir traumatique au début de chaque séance, tandis que les souvenirs traumatiques étaient résolus dans l’ordre chronologique. Le niveau de détresse de nombreux (mais pas de tous) souvenirs plus tardifs a diminué à la suite de la résolution des souvenirs antérieurs, et cet effet a persisté dans le temps. Ces résultats suggèrent que le traitement des souvenirs traumatiques peut réduire le niveau de détresse des souvenirs liés, avec un effet plus important lors du traitement des souvenirs antérieurs.
Points clefs
Une diversité de stratégies dans la pratique des cliniciens (Étude 1)
L’enquête auprès de 146 thérapeutes du trauma (117 femmes, 29 hommes, âge moyen 52 ans, 78,08 % aux États-Unis, 87,67 % titulaires d’au moins un master) révèle quatre stratégies principales pour choisir le premier souvenir à traiter : laisser le client choisir (34,93 %), traiter le souvenir le plus perturbant en premier (18,49 %), commencer par les souvenirs précoces thématiquement liés à l’événement le plus perturbant (11,54 %) et traiter les souvenirs dans l’ordre chronologique (8,90 %). Une relation significative existe entre l’orientation théorique du clinicien et sa stratégie de choix des cibles (χ² = 99,78, df = 36, P < 0,0001).
Les méthodes de résolution du trauma utilisées par les répondants
Les participants ont classifié leur méthode principale de résolution du trauma comme suit : EMDR (42,47 %), traumatic incident reduction (13,70 %), exposition prolongée (8,22 %), TCC centrée sur le trauma (6,16 %), counting method ou Progressive Counting (3,42 %), tapping (2,73 %), ou autre (25,34 %).
Traiter un souvenir antérieur réduit la détresse d’un souvenir ultérieur lié (Étude 2a, N = 159)
Après identification d’un souvenir perturbant puis remontée vers un souvenir d’enfance associé via la technique du float-back (affect bridge), le traitement du souvenir précoce a entraîné une réduction moyenne de 4,44 points sur l’échelle SUDS (de 5,11 à 0,67). Le souvenir ultérieur non traité a vu sa détresse diminuer en moyenne de 3,29 points (de 5,98 à 2,69), différence significative (P < 0,0001). Une réduction d’1 point sur le souvenir traité est associée à une réduction de 0,40 point sur le souvenir non traité (P < 0,0001).
Traiter un souvenir tardif réduit aussi la détresse d’un souvenir antérieur lié (Étude 2b, N = 114)
Le design inverse a confirmé l’effet bidirectionnel : le traitement du souvenir tardif (réduction de 2,87 points sur la SUDS) s’est accompagné d’une réduction moyenne de 1,86 point sur la détresse du souvenir antérieur non traité (P < 0,0001). Une réduction d’1 point sur le souvenir traité entraîne une réduction de 0,37 point sur le souvenir non traité.
L’effet est plus marqué lorsque l’on traite les souvenirs antérieurs
L’ANCOVA, qui contrôle les différences de réduction de SUDS sur les souvenirs traités entre les deux conditions, montre que la réduction moyenne ajustée est de 3,04 points pour le souvenir ultérieur non traité (quand on traite l’antérieur) contre 2,23 points pour le souvenir antérieur non traité (quand on traite l’ultérieur), différence significative (P = 0,0016).
Les résultats sont équivalents pour l’EMDR et le Progressive Counting
Après contrôle de la variation sur le souvenir traité initialement, aucune différence significative n’a été observée entre EMDR et PC, que ce soit en traitant le souvenir antérieur (réductions ajustées de 3,57 pour l’EMDR et 3,06 pour le PC sur le souvenir ultérieur non traité) ou le souvenir tardif (2,0 pour l’EMDR et 1,8 pour le PC sur le souvenir antérieur non traité).
Atteindre une SUDS de 0 ne fait pas de différence statistiquement significative
Les participants dont le souvenir traité se terminait à une SUDS de 0 avaient une réduction moyenne ajustée de 2,8 points sur le souvenir non traité, contre 2,58 pour ceux dont le souvenir traité se terminait à > 0. Cette différence n’était pas significative.
Étude de cas longitudinale : l’effet persiste dans le temps (Étude 3, 3 patients)
Chez trois patients adultes suivis par le troisième auteur (A.S., thérapeute EMDR de niveau instructeur) et traités dans l’ordre chronologique, la détresse d’une partie des souvenirs ultérieurs a diminué à mesure que les souvenirs antérieurs étaient résolus, et cette baisse s’est maintenue dans le temps. Pour les participants 2 et 3, la plupart des souvenirs ultérieurs ont bénéficié de la résolution des souvenirs antérieurs ; pour le participant 1, seuls quelques souvenirs ultérieurs ont été affectés.
Des réponses hétérogènes selon les patients
Les auteurs proposent que le traitement des souvenirs antérieurs bénéficie uniquement aux souvenirs ultérieurs qui leur sont « liés ». Pour certains patients, la plupart ou tous les souvenirs ultérieurs sont liés de cette manière ; pour d’autres, seuls les souvenirs ayant une connexion ou une association particulière seront considérés comme liés dans ce sens fonctionnel.
Trois cadres théoriques partiellement soutenus
Les résultats soutiennent simultanément : la reconsolidation mnésique (travailler sur n’importe quel souvenir a un effet bénéfique sur les souvenirs liés), la sensibilisation (l’effet est plus important en traitant les souvenirs antérieurs), et la théorie AIP (Adaptive Information Processing), qui intègre ces deux perspectives.
À retenir pour la pratique clinique
La résolution d’un souvenir traumatique a un effet au-delà de ce seul souvenir. Les résultats indiquent que traiter un souvenir perturbant réduit aussi, de façon mesurable, la détresse d’autres souvenirs qui lui sont associés — qu’ils soient antérieurs ou ultérieurs. Cet effet est documenté à la fois en contexte de formation (études 2a et 2b) et en contexte clinique réel, sur la durée (étude 3).
Privilégier, quand c’est possible, l’ordre chronologique. L’effet de mitigation est significativement plus important lorsque l’on traite un souvenir antérieur par rapport à un souvenir ultérieur (différence ajustée P = 0,0016). Les auteurs soulignent que traiter un souvenir précoce lié peut servir de préparation pour aborder un souvenir traumatique majeur, en rendant ce dernier plus facile et rapide à traiter lorsqu’il est ensuite abordé.
Intérêt du float-back (affect bridge) pour identifier les souvenirs précoces liés. L’étude 2 a utilisé cette technique pour remonter d’un souvenir perturbant présent à un souvenir d’enfance associé. Les auteurs rappellent que les souvenirs précoces identifiés via float-back sont, par définition, sur une chaîne associative avec le souvenir-index, donc probablement aussi liés fonctionnellement. Le float-back peut aussi mettre au jour des souvenirs précoces mineurs qui n’auraient pas été identifiés autrement.
Trois stratégies complémentaires pour identifier les souvenirs précoces pertinents. Les auteurs mentionnent : (a) la technique du float-back/affect bridge ; (b) l’entretien clinique remontant du problème actuel vers les événements antérieurs thématiquement liés ; (c) le travail dans l’ordre chronologique de l’ensemble des souvenirs perturbants. Aucune de ces trois approches n’est privilégiée de façon définitive par les résultats de l’étude.
Une stratégie utile face à une faible tolérance affective. Lorsque la tolérance affective du patient est perçue comme un facteur limitant pour s’engager dans le travail de résolution d’un souvenir majeur, le recours préalable à d’autres souvenirs liés moins perturbants — en particulier plus anciens — constitue, selon les auteurs, une stratégie cliniquement pertinente pour réduire la détresse du souvenir majeur avant de l’aborder.
Ampleur de la réduction du souvenir traité et effet sur les souvenirs liés. Les résultats suggèrent que plus la réduction de SUDS sur le souvenir traité est importante, plus l’effet sur les souvenirs liés est important. En revanche, atteindre précisément une SUDS de 0 n’apparaît pas comme un déterminant en soi (la différence n’était pas statistiquement significative dans l’étude).
Applicabilité à l’EMDR et au Progressive Counting. Les résultats sont équivalents pour ces deux approches, toutes deux identifiées par les auteurs comme facilitant la reconsolidation mnésique. Les auteurs précisent explicitement que ces résultats ne peuvent pas être extrapolés à d’autres traitements du trauma, comme l’exposition prolongée, qui reposeraient plutôt sur l’extinction et impliqueraient des mécanismes neurologiques différents.
Hétérogénéité interindividuelle à anticiper. Tous les patients ne répondent pas de la même façon : chez certains, la plupart des souvenirs ultérieurs bénéficient de la résolution des souvenirs précoces ; chez d’autres, seuls certains souvenirs liés sont affectés. Cette variabilité invite à suivre, patient par patient, l’évolution des SUDS sur l’ensemble des souvenirs à mesure que le traitement progresse.
Réserves méthodologiques des auteurs eux-mêmes. L’étude 1 est ancienne (enquête réalisée entre mai 2010 et mai 2012) et l’échantillon n’est ni large ni nécessairement représentatif. Dans l’étude 2, les participants étaient des thérapeutes en formation (et non des patients en traitement), les souvenirs ciblés étaient perturbants mais pas nécessairement traumatiques, et la fidélité au traitement n’a pas été évaluée formellement. La comparaison entre condition « antérieure » et condition « ultérieure » est également limitée par le fait que les souvenirs antérieurs étaient en moyenne plus perturbants au départ.
En savoir plus
Références de l’article : Greenwald, R., McClintock, S. D., & Seubert, A. (2026). Treating Trauma Memories Reduces the Distress of Related Memories. Journal of EMDR Practice and Research, 20, Article 0023.
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