La musique aussi soigne

David Servan-Schreiber – Psychologies Magazine – Novembre 2004

Tous ceux qui étaient assis en cercle se retrouvaient régulièrement parce qu’ils souffraient. Certains avaient un cœur défaillant, d’autres une sclérose en plaques. Marc, lui, avait 12 ans,et son visage déformé trahissait son autisme et son retard mental. Ici, ils pouvaient parler de ce qu’ils ressentaient. Ici, ils pouvaient écouter les autres pour leur offrir un peu de cette présence humaine dont ils manquaient souvent si cruellement. Ce soir, pourtant, ils ne savaient pas comment parler de ce qui venait d’arriver : Paul était mort d’une énième crise d’asthme, plus sévère que les autres. Ses éclats de rire ne viendraient plus jamais baigner le groupe de leur chaleur. Leurs visages étaient fermés, leurs regards s’évitaient. Seules passaient la tristesse et l’impuissance. Malgré tous les efforts de Jackie, l’infirmière qui animait le groupe, les mots ne venaient pas.

Jackie raconta alors que, dans certaines cultures, quand on est triste et que l’on souhaite être en communion avec les autres mais que l’on n’arrive pas à parler, on s’assied simplement en cercle pour jouer de la musique en rythme. Chacun prit alors un des tambours djembé qui se trouvaient dans la salle. Jackie commença à frapper doucement son instrument, les autres l’imitèrent. Poum-poum-tac, poum-poum-tac, poum-poum-tac… Peu à peu, le rythme les entraîna. Marc avait du mal à rester synchrone avec les autres et il jeta un regard inquiet à Jackie. Elle l’encouragea d’un sourire et il se concentra à nouveau comme il pouvait, en tirant la langue. Jackie ralentissait, accélérait, tout le monde la suivait. Elle donna une indication à quelques-uns, qui se mirent à jouer à contre-temps.

Le rythme était soudain devenu musique. Chacun jouait sa partie, mais la musique ne venait de personne en particulier. Chacun était porté par elle autant qu’il la portait. Des larmes se mirent à couler. Karin, d’abord, dans sa chaise roulante, qui se souvenait combien Paul avait aimé jouer ainsi avec eux. Les autres, ensuite… Les visages étaient mouillés de larmes, les instruments aussi, mais le rythme continuait de les porter. Ils se sentaient ensemble. Ensemble et avec Paul. C’étaient des larmes de tristesse et de deuil, mais aussi de connexion et de lien. Henri commença à sourire. Puis d’autres. Le rythme s’accéléra. Il y avait de la force, de l’énergie dans cet échange. Marc avait trouvé sa place. Ses mains étaient devenues plus rapides. Un grand sourire éclairait son visage. Les autres étaient heureux de le voir ainsi. En vingt minutes, quelque chose de profond avait changé. La tristesse avait fait place à l’espoir.

Les cercles de rythme – tam-tam, djembé, tambours – existent depuis des millénaires. Ils font partie des grandes traditions chamaniques, qui soignent en passant par l’esprit et les émotions, qui ont accès au corps et à ses mécanismes subtils d’autoguérison. Dans une étude récente(1), le docteur Barry Bittman, aux Etats-Unis, a démontré que la participation à un cercle de rythme joue sur notre physiologie : le cortisol est en baisse, la DHEA, en hausse. Surtout, l’activité des cellules naturelles tueuses (ces globules blancs qui éliminent les cellules cancéreuses autant que les virus et les bactéries) augmente notablement. On savait que l’activité des cellules tueuses était diminuée par le stress chronique (la maladie grave d’un proche, un divorce, ou même une période d’examens) et qu’elle était accrue par l’affection, le rire ou l’exercice physique. Mais on n’avait jamais montré que le simple fait de se sentir relié aux autres à travers la musique pouvait influer à ce point sur notre système immunitaire.

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