L'EMDR comme traitement de la dépression

L’EMDR comme traitement de la dépression

La dépression est relativement mal soignée même si certaines interventions peuvent être considérées comme efficaces. En effet, le taux de rechute reste très élevé (environ 50% après deux ans) ; les améliorations insuffisantes et les risques suicidaires figurent parmi les problèmes les plus importants.

D’où l’importance d’ouvrir sur d’autres façons de prendre en charge la dépression comme l’EMDR. Surtout que la recherche montre qu’un lien peut exister entre des événements traumatiques (comme le vécu d’abus dans l’enfance, Teicher et co. (2009), la maltraitance/humiliation (Nanni et al., 2012), les pertes, le danger, Kendler et co. (2003)) et le développement d’un trouble dépressif plus tard. De plus, des études scientifiques ont démontré que l’EMDR est l’un des outils les plus efficaces pour traiter les états de stress post-traumatiques. Et, l’EMDR semble être une méthode psychothérapeutique efficace pour d’autres troubles qui sont basés en partie sur des souvenirs stressants, comme la dépression chronique.

L’EMDR est une approche intégrative qui a été développée par Francine Shapiro (1995) pour traiter les victimes de trauma. Le modèle théorique derrière l’EMDR est celui du traitement adaptatif de l’information (TAI). Ce modèle postule que les pathologies mentales sont causées par de l’information incorrectement stockée en mémoire lors d’expériences traumatiques, bloquée dans le système nerveux avec toutes les images, bruits, pensées et sentiments négatifs qui accompagnent l’événement. Ce qui suggère que l’EMDR résout ces pathologies en aidant le patient, via des stimulations bilatérales alternées, à intégrer ses expériences difficiles.

Or, L’EMDR a essentiellement était validée empiriquement pour les ESPT.

Qu’en est-il concernant la dépression ?

La recherche : quelques données

Bae, H. et co (2008)

Les auteurs nous indiquent que les TCC sont considérées comme étant LA thérapie à mettre en œuvre pour traiter la dépression chez les adolescents mais que nous disposons de données limitées pour évaluer la pertinence d’autres approches psychothérapeutiques.

Or, aux USA la prévalence de l’apparition d’un épisode dépressif majeur chez l’adolescent est de 14 %. The Food and Drug Administration (FDA) a alerté contre l’usage des IRS (inhibiteur de la recapture de la sérotonine) chez les enfants et les adolescents car fortement corrélé avec l’augmentation de pensées et de comportements suicidaires. Aussi, l’usage de la pharmacothérapie n’est recommandé que pour ceux qui ne répondent pas aux TCC.

L’étude de Bae et co est donc la première qui rapporte l’usage de l’EMDR pour traiter la dépression chez l’adolescent (dépression liée à des événements de vie négatifs et stressants) en utilisant des critères diagnostiques et objectifs d’évaluation des symptômes. L’hypothèse était que retraiter la mémoire des événements stressants précédant l’apparition de la dépression via des SBA devait diminuer les symptômes.

Deux adolescentes (une jeune fille de 16 ans et une autre de 14 ans) présentant un épisode dépressif majeur ont été traité avec succès en EMDR sur une brève période (3 pour l’une et 7 séances d’EMDR pour l’autre pour obtenir une rémission complète jusqu’à 2 – 3 mois après).

Cette étude suggère donc la possibilité de traiter la dépression hors cadre de l’ESPT via l’EMDR. Résultats qui demandent à être confirmés par d’autres études.

Wood, E. et Ricketts, T (2013)

Les auteurs on fait une revue de littérature afin de déterminer s’il y a assez de recherches concluant que l’EMDR doit être utilisé afin de traiter la dépression.

De nombreuses études montrent l’efficacité de l’EMDR dans le traitement des ESPT et de la dépression en tant que co-morbidité mais il n’existe que 18 études (entre 1998 et 2011) sur l’EMDR en tant que traitement de la dépression en tant que telle (en 1er diagnostique). La majorité de ces études sont des études de cas. Ces recherches varient concernant le nombre de patients suivis, leur âge, le suivi, etc.

Cependant il apparait qu’il est possible d’utiliser l’EMDR avec succès pour traiter la dépression.

Hofmann, A. et co. (2014)

Leur étude montre une différence significative de rémission de dépression unipolaire sans ESPT pour le groupe (21 patients) ayant reçu de l’EMDR (en moyenne 6.9 séances) + TCC (en moyenne 44.5 séances) par rapport au groupe contrôle TCC seulement (en moyenne 47.1 séances). L’échelle d’évaluation est la BDI-II (Beck Depression Inventoty II).

L’EMDR peut donc être vu comme un outil additionnel de prévention des rechutes. Une explication avancée de ses résultats est que les souvenirs non réglés des événements stressant contribuent eux aussi à maintenir la dépression.

Cette étude vient également confirmer celle de Bae et co (2008)

Behnammaghadam et co. (2015)

Ces auteurs montrent l’efficacité de l’EMDR sur la dépression de 30 patients entre 35 et 70 ans ayant eu un infarctus du myocarde IM (diminution ou résolution) comparativement au groupe test (30 patients également, et ce, sur 12 mois.

Les patients ont bénéficié de 3 séances d’EMDR (de 45 min à 90 minutes) avec pour cible ce qui était de plus terrible pour eux dans leur incident cardiaque avec un suivi les 4 mois suivant leur IM.

La limite de cette étude est le faible nombre de patientes (de sexe féminin) soit 5 pour 25 hommes. Par ailleurs, il faudrait comparer l’efficacité de l’EMDR versus pharmacothérapie.

Hase, M. et co. (2015)

De récentes recherches ayant démontrées que les traumas et autres évènements négatifs de la vie sont à la base de la dépression, l’objectif de cette étude était de déterminer l’efficacité de l’EMDR sur cette pathologie.

Elle montre un effet significatif de l’EMDR (en moyenne 4.6 séances) + TAU dans le traitement des épisodes dépressif et la dépression chronique de 16 patients (résultats similaires à ceux de Hofmann et co, 2014) par rapport aux 16 patients du groupe contrôle n’ayant bénéficié que du TAU (en moyenne 6.5 séances individuelles et 7 séances de groupes).

TAU signifie « treatment as usual » ou traitement habituel : médicaments et psychothérapie avec psychoéducation, relaxation et thérapie par le sport. L’échelle de mesure de la dépression était la SCL-90-R

En effet, 68 % des patients du groupe EMDR était en rémission complète à la fin du traitement.

Sur une période de suivi de plus d’un an le groupe EMDR a moins de problèmes en lien avec la dépression et a moins de rechute que le groupe contrôle.

Ostacoli, L. et Hofmann, A. (en cours)

Une étude randomisée multi-centres organisée par le réseau EDEN (European Depression EMDR Network) d’EMDR Europe est actuellement en cours
L’objectif est d’étudier – pour des patients présentant un épisode dépressif majeur ou des troubles dépressifs récurrents – le bénéfice d’une intervention psychothérapeutique (en utilisant les TCC ou l’EMDR) en supplément de la prise en charge clinique standard (TAU = traitement habituel).
L’étude a commencé en 2010 (la randomisation a commencé le 1.1.2012) et comprend trois centres dans trois pays européens (Italie (Turin), Espagne, Allemagne (Ulm)) qui sont financièrement indépendants et sont impliqués dans cette étude sur la base du volontariat et du bénévolat..
Chaque Centre a randomisé des patients un épisode dépressif majeur ou des troubles dépressifs récurrents dans deux conditions de traitement (TAU + EMDR ou TAU + TCC).
Les données de tous les centres sont collectées dans une base de données Web et seront analysés par le Service de Psychologie Clinique et Psychosomatique A.O.U. « Hôpital San Luigi Gonzaga » (Italie) à la fin de l’intervention ainsi que celles des phases de suivi subséquentes (à 6 mois, 1 an et 2 ans).
Le nombre minimum de patients recrutés par chaque centre devrait être de 30 patients jusqu’à 60 patients pour les deux centres universitaires (Italie et Allemagne). En effet, le nombre de patients nécessaires à une bonne consistance de l’étude est de 120.
Les premiers résultats sont attendus pour 2016

Le dr Arne Hofmann enseigne, fait de la recherche et publie dans le domaine du trauma psychique et a enseigné dans les universités de Cologne, Witten-Herdecke, Boston et Peking. Il coordonne un projet de recherche sur l’EMDR dans le traitement de la dépression en collaboration avec des centres de quatre pays européens. Lire l’interview d’Arne Hofmann.

Approches et protocoles en thérapie EMDR

Il existe plusieurs approches et protocoles en thérapie EMDR.

  • Shapiro, R.

Selon cet auteur, pour traiter de façon efficace la dépression en EMDR, il faut avoir élaboré son étiologie de façon rigoureuse et complète :

  1. le génogramme
  2. les facteurs génétiques (travail an partenariat avec un psychiatre pour la gestion du traitement médicamenteux et des suppléments)
  3. le passé traumatique complet (traumas de l’enfance et de l’âge adulte)
  4. les périodes de stress chroniques
  5. les expériences faites personnellement par le patient avec son trouble de l’humeur
  6. les deuils importants et non résolus

Le thérapeute peut ensuite créer des ressources, mettre en place une stratégie de coping et d’adoption de rythmes de vie régulier. Et retraiter tout cela avec le protocole standard EMDR en partant du plus ancien jusqu’au présent. Il utilise ensuite un scénario du futur pour programmer de nouvelles réponses aux facteurs de stress

Si le patient a des troubles de l’attachement ou des perturbations précoces de l’attachement, le thérapeute peut également :

  1. Créer des ressources « construction d’un soi sécurisé » de Steele (2007) : « Imaginez-vous adulte portant dans vos bras ce bébé que vous étiez » ou Knipe (2009) : « Posez votre regard d’adulte aimant sur le bébé que vous étiez »
  2. Utilisez le Modèle développemental stratégique de Kitchur (2005) : « Imaginez-vous que vous êtes un bébé dans les bras de votre mère. Vous levez les yeux vers son visage. Quelle émotion cela vous procure-t-il ? Quelle sensation ? » puis le protocole standard EMDR sur tout ce qui fait surface.

Pour les patients souffrant d’autres problématiques médicales (tumeurs, maladies inflammatoires, etc.), la thérapie EMDR a pour fonction d’atténuer la détresse résultant du fait d’être malade, soutenir et améliorer l’humeur.

  • Grey, E.

Cet auteur préconise le retraitement des événements de l’ensemble de la vie du patient dépressif en utilisant un plan de ciblage « restaurateur du cours de la vie » ou développemental » (Grey et Morrow, 2011) en particulier lors de l’absence de souvenir de traumatisme majeur, avec omniprésence de traumas « t » et potentiellement une influence génétique.

L’objectif est de renforcer chez le patient un attachement adapté au soi interne, un attachement plein de sens à soi-même et développer un lieu de contrôle intérieur (versus un soi interne inadapté avec un lieu de contrôle externe extrême, se traduisant par une dépression et des croyances négatives destructrices sur soi-même)

Exemple de cibles en terme d’événements développementaux : premier regard mère-enfant à la naissance, apprendre à se tenir debout tout seul, apprendre à marcher, apprendre à parler, activités ludiques réussies, événements de vie identifiés comme déterminants par le patient…

Les cibles doivent être négociées entre thérapeute-patient puis traiter avec le protocole EMDR standard ; et si CN ou perturbation persiste alors tissage cognitif développant une interaction imaginaire entre le soi enfant et le soi adulte du patient (pour aider le patient à reconnaitre qu’il n’est plus un enfant fragile et vulnérable).

Cette procédure met l’accent sur la restauration de la relation entre 2 perspectives de soi.

  • Hofmann, A.

Cet auteur préconise également de :

– se poser les questions des facteurs somatiques contributifs (médicaments comme les bêta bloquants, les benzodiazépines ; les substances comme l’alcool ; les problèmes thyroïdiens en particulier l’hypothyroïdie)

– dépister les traumas d’attachement

– travailler sur le système de croyance comme « je suis un raté »

– vérifier que le présent ne soit ni trop stressant, ni trop négatif. Si tel est le cas l’utilisation du protocole inversé (Hofmann, 2009) est recommandé.

C’est-à-dire activer en premier lieu des réseaux de ressources (sentiment positif que le patient peut ressentir dans son corps) puis se centrer sur les problèmes potentiels des jours à venir (futur) et le présent avant de travailler sur le passé.

  • Protocole DeprEnd

Le protocole DrepEnd propose de :

– Développer des ressources face aux facteurs de stress quotidiens

– Établir la « carte des traumas » retraçant l’histoire du patient (pertes, séparations, rejets, humiliations, traumas, etc. avec SUD élevé) et les cibler

– Cibler le système de croyance

– Cibler les idées suicidaires

– Cibler les facteurs de stress de la vie quotidienne

– Scénario du futur sur les facteurs de stress possibles à l’avenir (« qu’est-ces qui vous ferait rechuter ?)

Article L’EMDR comme traitement de la dépression, de Nathalie Malardier, psychologue, psychothérapeute


Bibliographie sur l’EMDR comme traitement de la dépression :

  • Bae, H., Kim, D., and Park, Y.C. Eye movement desensitization and reprocessing for adolescent depression. Psychiatry Investig. 2008 ; 5 : 60-65
  • Behnammoghadam, M., Alamdari, A. K., Behnammoghadam, A, and Darban, F. Effect of eye movement desensitization and reprocessing (EMDR) on Depression in patients whith myocardial infarction (MI). Gobal journal of health science. 2015 ; vol. 7, num. 6, 258-262Behnammoghadam, M., Behnammoghadam, A, and Salehian, T. Efficacy of eye movement desensitization and reprocessing (EMDR) on Depression in patients whith myocardial infarction (MI) in a 12-month follow up. Iran Journal Critical Care Nursing. 2015 ; vol. 7, num. 4, 221-226
  • Hase, M., Balmaceda, U.M., Hase, A., Lehnung, M., Tumani, V., Huchzermeier and Hofmann, A. Eye movement desensitization and reprocessing (EMDR) therapy in the treatment of depression : a matched pairs study in an impatient setting. Brain and Behavior. 2015 ; doi : 10.1002/brb3.342
  • Hofmann, A., Hilgers, A., Lehnung, M., Liebermann, P., Ostacoli, L., Schneider, W., and Hase, M. Eye movement desensitization and reprocessing as an Adjunctive treatement of Unipolar Depression : A controlled study. Journal of EMDR Practice and Research, 2014 ; Vol. 8, Nub. 3, 103-111
  • Kendler, K.S., Hettema, J.M., Butera, F., Gardner, C.O., and Prescott, C.A. Life event dimensions of loss, humiliation, Entrapment, and danger in prediction of onsets of major depression and generalized anxiety. Arch Gen Psychiatry (American Medical Association). 2003 ; 60 :789-796
  • Luber, M. (2015). Summary sheet: DeprEnd – EMDR therapy protocol for the treatment of depressive disorders. In M. Luber (Ed.), Eye movement desensitization and reprocessing (EMDR) therapy scripted protocols and summary sheets: Treating Anxiety, Obsessive-Compulsive, and Mood-Related Conditions (pp. 312-323). New York, NY: Springer Publishing Co
  • Nanni, V., Uher, R., and Danese, A. (2012). Childhood maltreatment predicts unfavorable cause of illness and treatment outcome in depression : A meta-analysis. American Journal of Psychiatry, 169, 141 – 151.
  • Ostacoli, L. and Hofmann, A. Project title : Role eye movement desensitization and reprocessing (EMDR) versus Cognitive-Behavioural therapy (CBT) in reducing depressive symptoms in patients with current depressive Episode and Recurrent depression : A multicenter randomized controlled clinical trial. Les premiers résultats de l’EDEN sont attendus en 2016
  • Shapiro, R., Hofmann, A., and Grey, E. Case consultation : Unremitting depression. Journal of EMDR practrice and research. 2013 ; Vol. 7, Nub. 1, 39-44
  • Teicher, M.H., Samson, J.A., Polcari, A. and Andersen, S.L. Length of time between onset of childhood sexual abuse and emergence of depression in a young adult sample : a retrospective clinical report. Journal of Clinical Psychiatry. April 7, 2009 ; e1-e8
  • Wood, E. and Ricketts, T. Is EMDR an evidenced-based treatment for depression ? A review of the literature. Journal of EMDR practice and research. 2013 ; Vol. 7, Nub. 4, 225-235

Protocoles EMDR présentés dans cet article : 

  • Nous ne publions pas dans cette article les protocoles qui sont sous copyright.
  • Le protocole DeprEnd a été publié dans un livre de Marylin Luber (références ci-dessous). Il est également disponible en ligne, en anglais (faire une recherche google avec le terme : Protocole « DeprEnd »)

 

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