Les caresses qui font grandir

David Servan-Schreiber  – Psychologies Magazine – Mars 1999

Le professeur Schonberg est un homme sérieux. De la tribune d’où il tient son discours devant d’éminents collègues, il ne montre aucun signe d’ironie ni étonnement. Le souci du détail lui donne sa force de conviction quand il expose ce qu’il estime être une découverte capitale : « Le contact physique est un facteur nécessaire à la croissance de l’enfant. « Assis dans l’assistance, je sens un frisson me parcourir. Que nous est-il arrivé ? Il nous a fallu, à la fin du XXe siècle, des millions de francs et cinq ans de recherche dans un des plus prestigieux centres médicaux au monde pour « découvrir « ce que toutes les mères – et beaucoup de pères –, et toutes les femelles de mammifères ont toujours su depuis leur apparition sur Terre. A savoir que les nouveau-nés de notre espèce ont besoin du contact physique maternel pour se développer.

Qui a mis le Pr Schonberg et son équipe de l’université de Duke sur cette piste inattendue ? Une femme, qui a écouté son cœur. Dans les années 80, les progrès de la réanimation néonatale ont permis de garder en vie des nourrissons prématurés de plus en plus jeunes : dans des couveuses hermétiques aux lampes à ultraviolets, les conditions de vie artificielle sont réglées avec la précision nécessaire à la survie de ces « petites crevettes «, comme les appellent affectueusement les internes. Or, durant cette période, on découvre aussi que leur système nerveux, encore si fragile, ne supporte pas les manipulations du personnel médical prodiguant les soins d’hygiène habituels. On apprend alors à soigner sans toucher et des écriteaux sont posés systématiquement sur les couveuses : « Ne pas toucher «. Les cris de détresse des bébés serrent parfois le cœur des infirmières les plus blasées, mais disciplinées elles les ignorent. Seulement voilà, malgré la température idéale, les conditions d’oxygène et d’humidité hyperréglées, l’alimentation mesurée en milligrammes, la lumière violette… les nourrissons ne grandissent pas ! Scientifiquement c’est un mystère, presque un affront. Pourquoi, dans des conditions si parfaites, la nature refuse-t-elle de coopérer ?

Médecins et chercheurs s’interrogent et se rassurent comme ils peuvent : une fois sortis de la couveuse les enfants – qui ont survécu – ne rattrapent-ils pas rapidement leur poids. Jusqu’au jour où, remarque-t-on, certains bébés, bien qu’encore en couveuse, semblent grandir. Rien n’a, pourtant, changé dans les protocoles de soins. Rien ? Ou presque… Enquête est menée. Et les cliniciens de découvrir, à leur grand étonnement, que les enfants qui grandissent bénéficient tous des soins d’une même infirmière de nuit nouvellement arrivée. Interrogée, la jeune femme hésite, puis avoue : elle n’a pas su résister aux pleurs de ses petits patients. Et elle a commencé, quelques semaines auparavant, à caresser le dos des bébés pour les calmer. D’abord avec quelque anxiété puisque c’était interdit, puis, ne constatant aucune réaction négative, avec une assurance croissante.

Depuis, le Pr Schonberg et son équipe ont confirmé ces résultats grâce à une expérience faite sur des bébés rats. Ils ont démontré que chaque cellule de l’organisme refusait littéralement de se développer sans contact physique : dans chacune, la partie du génome qui produit les enzymes de croissance cesse de s’exprimer et le corps entier entre dans une forme d’hibernation. A l’inverse, quelques caresses sur le dos des ratons et la fabrication des enzymes – donc la croissance – reprend. Conclusion : le contact physique est bel et bien un facteur nécessaire à la croissance !

On peut cependant s’interroger sur les conséquences de cette « découverte «. Verrons-nous bientôt des couveuses agrémentées d’un bras électronique prodiguant des caresses à heure fixe ? A moins qu’un nouveau groupe de recherche ne révèle une autre découverte de cette envergure. On imagine déjà la une des journaux : « L’amour maternel est un facteur nécessaire… «

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