Les maladies ne tombent peut-être pas du ciel

Les maladies ne tombent peut-être pas du ciel : comment les événements négatifs ont un impact sur notre santé, un livre de Cyril Tarquinio, publié par les éditions Dunod, en mai 2022

Dans son livre Les maladies ne tombent peut-être pas du ciel, le psychologue Cyril Tarquinio explique le lien entre les souffrances de l’enfance et de l’adolescence et les problèmes de santé développés à l’âge adulte.

Présentation du livre

Existe-t-il un lien réel entre nos traumatismes d’enfant et les maladies que va déclencher notre corps ? Sans aucun doute. Douleurs chroniques, migraines, crampes au ventre, maux de dos, troubles cardio-vasculaires, cancers… Ces maladies ne sont pas seulement le signe physique d’un dérèglement de notre organisme, elles sont aussi un signal fort que quelque chose ne va pas dans notre mental.

Grâce à la psychologie, la médecine ou encore les neurosciences, Cyril Tarquinio nous invite à mettre en perspective l’impact de notre histoire de vie sur notre (dé)construction, mais aussi sur celle de nos enfants.

Cette balade à la fois humaniste, introspective et ludique devrait permettre à chacun d’entre nous de s’interroger sur son parcours personnel et son héritage éducatif, et de comprendre pourquoi il est l’individu qu’il est devenu.

Préface de Boris Cyrulnik

Nous avons fait des progrès en médecine quand nous avons fragmenté le savoir. Avant Descartes, on expliquait la souffrance par deux causes principales. L’une venait du ciel : Dieu nous avait punis parce qu’on avait péché. L’autre venait du sol : on avait vu un étranger jeter une poudre dans l’eau. Quand Descartes nous a expliqué la méthode, l’expérimentation devenue pensable, nous a fait comprendre qu’il fallait chercher la cause directe d’un malaise puis l’intégrer dans un ensemble. Aujourd’hui, nous sommes piégés par ce progrès. Mais quand nous nous entraînons à raisonner en termes systémiques où une convergence de causes provoque un effet, nous découvrons que nous pouvons souffrir aujourd’hui d’une trace plantée en nous par la pression du milieu qui nous entourait, autant que par les représentations qu’on s’en fait.

Il est un âge, où notre cerveau bouillonnant se développe à toute allure, créant ainsi une période sensible où un enfant prend facilement l’empreinte de son milieu. Quand ce milieu est harmonieux l’enfant trouve autour de lui tout ce dont il a besoin pour se développer sans problème. On dit que « l’enfant est facile », mais les expérimentations de la théorie de l’attachement, nous font comprendre que c’est son milieu qui l’a rendu « facile ».

Dans cette optique évolutionniste on découvre qu’un milieu malformé, trace une empreinte précoce dans un cerveau en cours de développement. Longtemps après, cette trace peut s’exprimer sous forme de maladie chronique. La famine de Leningrad en 1943 illustre cette idée. Quand l’armée nazie a encerclé la ville, l’hiver était terrible. La Baltique gelée par des températures de moins 50 degrés ne pouvait plus transporter de vivres. En un an il y a eu 800 000 morts de faim. Et pourtant 80 femmes enceintes ont pu mettre au monde 80 bébés. Quand la vie est revenue, les enfants ont repris un développement, mais à l’âge de 18 ans, ils souffraient tous de troubles cognitifs et ont manifesté un diabète chronique.

Si l’on raisonne en termes de causalités linéaires, la solution est simple : il faut nourrir correctement les femmes enceintes pour que leurs enfants se développent sans altérations insidieuses. Ce qui est nécessaire et insuffisant, car il n’y a pas de vie sans souffrances. Un enfant bien né peut souffrir plus tard d’une niche sensorielle altérée par une difficulté parentale : mort ou maladie d’un parent, conflit conjugal, expression par le père ou la mère d’une névrose acquise au cours de leur propre enfance et surtout précarité sociale où tout événement de la vie quotidienne est un stress : « Le frigidaire est vide, on nous force à partir, personne ne nous aide… » L’enfant est altéré par la souffrance de ses parents insécurisés donc insécurisants.

Quand il débarque dans le monde des mots vers la troisième année, il poursuit son développement dans la verbalité produite par sa famille, son quartier et sa culture. Quand ses parents n’ont pas eu la possibilité de s’épanouir, l’enfant vivra dans un monde pauvre en mots. Il entrera à la maternelle avec un stock de 200 mots, alors qu’un enfant vivant dans un foyer structuré par les rituels et la verbalité entrera à l’école avec un capital de 1 000 mots. Devinez lesquels seront bons élèves. La population qui dispose de 200 mots, ne comprendra pas les consignes. Humiliée et malheureuse, elle va ressentir l’école comme une agression incessante. Le stress chronique sécrète des substances comme le cortisol qui altère le circuit limbique de la mémoire et des émotions, et comme les catécholamines qui provoquent des anomalies vasculaires : arythmies cardiaques, hypertension. Ces anomalies chroniques cérébrales et cardiaques sont la conséquence d’une difficulté développementale affective et sociale. Quand, vers l’âge de 6 ans, le petit accède au monde des récits, les insultes ou les remarques dévalorisantes ont le même effet cérébral et vasculaire.

L’existence de ces traumatismes insidieux qui abîment le corps n’exclut pas les traumatismes violents qui déchirent l’âme, comme le viol, l’exil ou la honte qui, en empêchant l’expression de soi, clive le psychisme en une partie qui s’efforce de paraître normale tandis que l’autre souffre en secret.

Cyril Tarquinio traite ces situations flagrantes ou invisibles qui, en usant le corps et l’âme finissent par provoquer des troubles organiques ou psychiques dont les racines se trouvent dans les interactions passées. Par bonheur, ses raisonnements évolutionnistes proposent aussi des accompagnements réparateurs. La résilience se définit par la reprise d’un nouveau développement après une déchirure traumatique. Il n’y a pas de définition plus logique et plus bêbête, mais ceux qui ont appris une épistémologie séparatrice, le corps d’un côté, l’âme et la société de l’autre, éprouvent parfois des difficultés avec ces raisonnements intégrateurs. On peut fragmenter le savoir dans un laboratoire, ou dans une publication de carrière, comme une thèse ou un article spécialisé, ce qui est respectable, mais il faut aussi partager des connaissances utilisables par des praticiens comme le propose Cyril Tarquinio dans son enseignement à l’Université de Lorraine à Metz et au Centre Pierre Janet.

Tout ce qui est vivant est évolutif : le climat, les plantes, les animaux et la condition humaine. Donc, tous nos écrits sont des vérités momentanées. Un enfant abandonné ou maltraité est voué à la répétition quand on le laisse seul avec ses altérations, mais quand on l’entoure, il reprend un nouveau développement et n’est pas voué à la répétition. Il faut pourtant reconnaître que le cerveau, incroyablement plastique dans la petite enfance, se rigidifie avec l’âge. Il faut donc que nos décideurs politiques nous laissent intervenir précocement. C’est une bonne affaire pour l’État car une personne qui souffre de difficultés psychologiques ou de maladies chroniques demande beaucoup d’argent public alors qu’une personne qui s’épanouit donne du bonheur à son entourage.

Cyril Tarquinio dans un langage clair nous invite à partager cette connaissance humaniste qui nous permet d’agir sur le milieu qui agit sur nous.

Avant-propos

La question du lien entre les événements de vie négatifs, voire traumatiques, et les problèmes de santé relève d’une intuition presque évidente que la recherche, faute de preuves, a tardé à confirmer scientifiquement. Disons que l’intérêt de la recherche pour une telle problématique est récent ! Depuis quelques années, les publications sur le sujet s’accumulent, indiquant que les événements vécus négativement durant l’enfance et l’adolescence (de la naissance – et sans doute même avant – à l’âge de 18 ans) ne sont peut-être pas étrangers à l’état de santé physique et psychologique des adultes que nous sommes devenus.

Depuis les débuts de la psychologie moderne de la fin du xixe siècle, chacun sait qu’il existe un lien entre nos expériences passées et nos souffrances ou notre mal-être à la vie adulte. En revanche, envisager qu’il puisse exister une relation de causalité entre ce même passé et le fait de souffrir, adulte, de maladies chroniques, comme les troubles cardiovasculaires, le cancer, les douleurs chroniques, le diabète, l’obésité ou les addictions en tout genre, s’avère plus surprenant ! La médecine moderne s’y intéresse peu et c’est regrettable… Surtout, d’ailleurs, pour les personnes concernées ! Pire encore, car il semble même que la confrontation aux épreuves de vie et à l’adversité puisse réduire nos chances de vivre longtemps… C’est donc la double peine ! Maltraitances, manques de considération, violences verbales, agressions sexuelles (ou risque de), abandon ou peur de l’abandon, violences à l’école, mais aussi séparation des parents, conflits parentaux, deuils, maladies d’un des parents, etc., sont autant de formes d’adversité, trop souvent banalisées, dont les conséquences se répercutent sur le plan de la santé physique lors de la vie adulte.

Or, quand nous allons voir notre médecin, ce dernier n’envisage jamais un quelconque lien entre les problèmes de santé qui nous conduisent jusqu’à sa salle d’attente et ce que fut notre passé. Pourtant, les maladies ne tombent peut-être pas toutes du ciel ! À une époque où l’idéologie dominante est le culte de la santé et du bien-être ! À une époque où même la table est devenue la nouvelle officine – on ne mange plus par plaisir mais parce que c’est bon pour la santé ! À une époque où les problématiques les plus ésotériques font leur apparition et nous conduisent pour notre santé à méditer, à marcher, à enlacer les arbres ou à jeûner ! À une époque enfin où l’on se rend compte que respirer est bon pour la santé ; pour être convaincu par cette idée révolutionnaire, retenez votre respiration quelque dix minutes en présence de votre meilleur(e) ami(e), ce(tte) dernier(e) pourra à l’issue du test témoigner du caractère vital du phénomène respiratoire – car oui, vous avez de grandes chances de ne plus être de ce monde pour en attester vous-même ! À une époque donc où l’on s’intéresse à tout ce qui est en dehors de nous pour promouvoir notre santé physique et notre santé psychologique, peut-être serait-il convenable de s’intéresser à ce qu’il y a à l’intérieur de nous, dans notre mémoire, ainsi que dans notre ADN.

Notre passé et les épreuves petites ou grandes que nous avons dû affronter durant notre parcours de vie en disent long sur notre capacité à vivre en bonne santé, ainsi que sur notre espérance de vie.

Mais qu’en est-il de notre responsabilité d’adulte ? Nous sommes responsables devant les générations à venir de nos actes. On parle beaucoup dans les médias du climat et de l’état dans lequel nous laisserons la planète à nos enfants. Sans doute faudrait-il également se poser la question, avec la même verve, de l’état dans lequel les générations à venir seront sur le plan de leur intégrité psychologique et de leur santé, au regard notamment de l’éducation que nous aurons su leur proposer et de la façon dont eux-mêmes auront traversé leur enfance et leur adolescence. En tant qu’éducateurs et parents, nous avons une responsabilité à laquelle il convient de ne pas nous soustraire ! Les violences, les négligences, les séparations, les problèmes d’attachement, les violences sexuelles font encore trop souvent la une des médias.

Quelles générations sommes-nous en train de préparer pour demain ? Quels héritages sommes-nous en train de capitaliser ou de dilapider pour la santé physique et psychologique de nos enfants et petits-enfants ? Ces « bagages » sont-ils susceptibles d’impacter leur cerveau, voire leur patrimoine génétique ? Tout est-il écrit d’avance ou chacun de nous dispose-t-il de ressources, fussent-elles insoupçonnées, qui lui permettent souvent de sortir de ces moments difficiles moins abîmé que prévu ? Pouvons-nous, une fois sortis de l’enfer, espérer nous réparer ? Ce sont toutes ces questions que ce livre va tenter de traiter. C’est à une balade scientifique à laquelle je vous invite à participer, pour mieux comprendre la psychologie humaine et rendre compte de l’état des connaissances d’une discipline qui a tant à nous apprendre. Ponctué de résultats que la recherche met à notre disposition, ainsi que de réflexions personnelles, cet ouvrage sera l’occasion de nous interroger sur ce que la vie, notre éducation et nos parents ont fait de nous. Mais je tenterai aussi de vous amuser et, qui sait, de vous faire rire, à travers diverses anecdotes qui illustreront, parfois avec malice, tendresse et humour, certains des points abordés, parce qu’il convient de ne pas prendre la vie au sérieux, surtout lorsqu’elle ne vous épargne pas !

Les malheurs de l’enfance, petites souffrances et grands drames

Qui peut sincèrement considérer que sa vie a été un long fleuve tranquille ? Une vie sans souci, pleine d’amour, de compassion, de bienveillance et de sourires. Sans doute personne, ou bien quelques extraterrestres. Une telle question ne laisse jamais vraiment indifférent, car elle renvoie inévitablement à notre passé, fait de bons mais aussi de mauvais souvenirs.

Plus de vingt années consacrées à la prise en charge psychothérapeutique de patients nous ont montré l’extraordinaire capacité de notre cerveau et les ressources insoupçonnées qui sont parfois mobilisées pour enfouir la mémoire des souvenirs négatifs ou les arranger pour les rendre acceptables. Faire disparaître ou transformer les moments de doute et de souffrance de l’enfance – et peut-être même avant cette dernière d’ailleurs – est une activité on ne peut plus curieuse et pourtant si humaine.

Se couper de son histoire, s’amputer de soi

Pourquoi certains ressentent-ils tant de difficultés à admettre purement et simplement que leur enfance était, dans le meilleur des cas, une histoire compliquée et, dans le pire, une suite de traumatismes répétés ? Cela donne-t-il une image négative de l’adulte que nous sommes devenus ? Cela nous mettrait-il en difficulté ou en délicatesse avec nos parents et l’image que nous avons – ou que nous voulons avoir – d’eux ? Cela n’activerait-il pas une sorte de conflit de loyauté, dont il semble difficile de se départir ? En reconnaissant les douleurs de l’enfance, ce sont inévitablement les coupables ou les responsables de ces dernières qui sont révélés et identifiés ; bien souvent, il faut l’avouer, ce sont nos parents ou nos proches qui se retrouvent pointés du doigt. Bien entendu, l’enfance, ce n’est pas seulement la famille, cela concerne aussi l’école, les groupes d’ami(e)s ou plus récemment les réseaux sociaux, autant de contextes susceptibles de faire des dégâts. Pour certains, les choses se sont bien passées, sans un accroc, pas de harcèlement par les pairs à l’école ou en dehors, pas de mise à l’écart, ni de violence d’aucune sorte. Mais pour d’autres, ce fut ici encore une autre histoire qui, des années après, une fois qu’ils sont devenus adultes, les touche et continue de les bouleverser, malgré la somme des efforts qu’ils ont mobilisés et consentis afin d’éviter le rappel de ces sombres souvenirs, ainsi que des lieux ou des personnes qui y sont attachés.

Pour beaucoup, il est d’ailleurs inutile de se pencher sur le passé. À quoi bon revenir sur ce que l’on ne pourra désormais plus changer ? Les adultes que nous sommes n’ont d’ailleurs nul besoin de s’encombrer d’un passé qui n’explique en rien ni ce que nous sommes, ni ce que nous serons demain. Beaucoup pensent alors qu’il suffit de fermer les yeux sur son histoire pour vivre libre et qu’il n’existe aucun déterminisme sérieux susceptible d’orienter, d’influencer, d’impacter l’homme ou la femme qu’ils ou elles sont aujourd’hui.

En ce sens, nous aurions ainsi un contrôle total sur notre vie et sur la personne que nous sommes. Rationnels en toutes circonstances, nous ne serions gouvernés que par la logique et la volonté, et en aucun cas influencés par les expériences heureuses ou malheureuses qui ont jalonné notre histoire. Et même si, d’aventure, la psychologie avait quelques raisons de penser que les traumatismes de l’enfance ont leur importance, tout ne serait alors qu’une question de volonté et de force de caractère. N’avons-nous pas tous au sein de nos proches ou de nos relations, l’une ou l’autre personne qui affirme souvent haut et fort « qu’il ne croit pas à la psychologie », que « les histoires de l’enfance ne sont que des foutaises qui ne tiennent pas debout » ou « qu’il suffit de savoir ce que l’on veut dans la vie pour se battre et y parvenir ». Il suffirait donc d’un minimum de volonté et de force de caractère pour s’en sortir et obtenir ce que la société met à notre portée ? Que dire alors de ceux qui n’y parviendraient pas ? S’agirait-il d’êtres faibles, de sous-hommes et de sous-femmes ? Nous serions ainsi tous libres et responsables de ce que nous faisons et de ce que nous sommes. Certes, mais la psychologie semble montrer depuis longtemps que les choses sont un peu plus complexes qu’il n’y paraît !

Une psychologie humaine loin d’être rationnelle

Revenons sur le constat précédent… Les psychologues ne seraient alors en réalité utiles que pour les « fous » ou les « faibles ». On ne peut être qu’admiratif de ceux qui disposent d’une telle vision du monde. Dénuée de toute complexité et empreinte d’un simplisme affligeant, voilà une représentation des choses particulièrement intéressante, pour ne pas dire intrigante, tant elle est ridicule et stigmatisante ! La psychologie humaine et la société dans son ensemble seraient donc comparables à des ordinateurs faits de 1 et de 0. Il y aurait les gentils et les méchants, les forts et les faibles, les beaux et les « moins chanceux », les intelligents et ceux qui le sont moins. Si seulement la psychologie humaine était mue par une organisation aussi logique et basique, les psychologues n’auraient alors plus de travail et la profession pourrait s’éteindre sereinement.

Or l’histoire de notre société nous montre à quel point pourtant nos comportements sont irrationnels, imprévisibles et souvent déterminés par des forces et des processus qui échappent totalement aussi bien à notre contrôle qu’à toute prédiction. Comment expliquer, par exemple, le comportement d’un mari qui, du jour au lendemain, est capable de violenter puis d’assassiner sa femme à coups de couteau, alors que rien ne l’y prédestinait ? Il y a quelques années de cela, nous avions en effet en consultation un homme (cadre de 46 ans dans une entreprise luxembourgeoise) qui n’arrivait pas à se défaire de son addiction au jeu, ce qui avait parfois pour effet de mettre en péril l’équilibre budgétaire du ménage recomposé et qui impactait inévitablement la sérénité de son couple. Cet homme ne présentait pas de caractéristiques spécifiques sur le plan psychopathologique et n’avait jamais été à l’origine de comportements particulièrement violents, notamment envers sa femme. Mais un jour, cette dernière lui annonça qu’elle allait le quitter, qu’elle avait trouvé l’amour ailleurs et que les sentiments qu’elle avait pour lui s’étaient éteints au fil des disputes qui avaient émaillé leur histoire d’amour. Plusieurs jours après la terrible annonce, la rubrique des faits divers du journal local se fit l’écho d’un assassinat au couteau qui avait conduit notre patient à tuer sa femme dans des circonstances dignes d’un film d’horreur.

Situation exceptionnelle me diriez-vous ? Cet homme était fou, c’était un assassin en puissance. Forcément, nous devons bien trouver des explications de cette nature pour éviter de nous dire, dans notre for intérieur, que peut-être nous aussi serions capables de tels actes et que, derrière les apparences, il suffirait d’un presque rien pour que nous devenions des assassins en puissance. C’est ce que la psychologie appelle l’identification, c’est-à-dire le fait de reconnaître chez l’autre quelque chose de nous-même. Certains processus d’identification sont positifs, valorisants et très stimulants, comme se reconnaître dans l’image que des leaders charismatiques, des champions sportifs ou des héros donnent à voir d’eux-mêmes. À l’inverse, un tel processus pourrait devenir éminemment déstabilisant s’il impliquait, cette fois, des personnes pédophiles, des assassins ou des auteurs d’agressions sexuelles. Dans de tels cas, notre cerveau s’empresse de trouver des éléments susceptibles d’empêcher toute identification. Ces mécanismes éminemment défensifs nous permettent alors de penser qu’en aucun cas, nous ne sommes concernés par de telles ignominies. Ce patient avait sans doute un problème psychologique, il buvait ou avait dû subir lui-même des violences durant sa propre enfance… Il faut bien se protéger et se garantir autant que possible de la bienséance de notre psychologie personnelle et du fait que nous sommes tous, par opposition à ces coupables, des gens bien et au-dessus de tout soupçon.

Si tout cela n’est que le fait d’individus perturbés psychiquement, comment expliquer alors la Shoah et tous les massacres qui ont conduit à l’extermination de certaines ethnies ou catégories d’individus au cours de l’Histoire, même récente. Serait-ce uniquement le fait de personnalités dérangées ou le produit d’une folie contagieuse ? Pas si sûr ! Et si nous étions tous autant que nous sommes les dépositaires de toutes les horreurs que l’humanité a pu commettre ? S’il ne fallait que peu de choses pour que chacun de nous bascule du côté obscur de la force ? Rappelons-nous les travaux du célèbre psychologue américain Stanley Milgram1 (popularisé en France par le film d’Henri Verneuil Mille milliards de dollars [1982] avec Patrick Dewaere) qui, après la Seconde Guerre mondiale, a mis en évidence que chacun de nous était en fait capable de tuer froidement un innocent, pour peu qu’on lui en donne l’ordre et quelques dollars. Le but de ces travaux réalisés entre 1961 et 1963 était d’observer si un sujet était en mesure d’obéir à des ordres contraires à sa morale. Les participants à cette étude pensaient contribuer à une recherche scientifique sur l’apprentissage et la mémoire. Ils étaient invités à poser des questions à une personne qu’ils ne connaissaient pas.

Lorsque cette dernière échouait à répondre, ils devaient alors lui envoyer des décharges électriques, dont l’intensité augmentait de 5 volts en 5 volts jusqu’à 450 volts. Lorsque l’individu hésitait à envoyer les décharges électriques, l’expérimentateur (représentant l’autorité) intervenait avec des injonctions simples de type « l’expérience requiert que vous continuiez », sans aucune autre contrainte ni pression ! En face, l’apprenant faisait mine – car les décharges étaient fausses, bien sûr – de hurler de douleur et suppliait qu’on arrête l’expérience… Le dilemme était posé : épargner l’apprenant et désobéir, ou risquer de tuer et obéir ? Les résultats sont aussi effrayants qu’inattendus : près de 65 % des individus sont allés jusqu’à octroyer une décharge, alors mortelle, de 450 volts. Avant l’expérience, des psychiatres avaient pourtant supposé que seul un individu sur mille serait susceptible d’envoyer une décharge électrique de 450 volts.

Ces individus qui sont allés jusqu’à délivrer des charges électriques mortelles n’étaient pas plus que vous ou moi. Comme l’a suggéré Hannah Arendt quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les auteurs des crimes nazis n’étaient pas plus fous, sanguinaires ou cruels que n’importe quel autre individu. En réalité, nous ne sommes pas totalement maîtres de nos conduites et la logique rationnelle, il faut bien l’admettre, échappe pour une large part à la nature humaine. C’est bien entendu difficile à accepter pour ceux qui ont le sentiment de contrôler leur vie. C’est une illusion, tenace ici encore, mais une illusion tout de même.

Des parents idéaux

Nos parents – et ceci vaut pour les parents que nous sommes parfois devenus – ont avec leurs enfants fait de leur mieux et ce, avec tout leur cœur. C’est là un constat, somme toute assez terrible, comme nous le montrerons tout au long de ce livre. Car, si les parents sont loin de la perfection, que leur éducation laisse souvent à désirer, s’ils ont été mauvais, c’est avec cœur et amour qu’ils l’auront été. Preuve de cet échec patent, aujourd’hui, les cabinets de consultation n’ont jamais été si florissants. Ils ne désemplissent pas de patients en souffrance qui viennent se raconter et exprimer leurs petites et leurs grandes souffrances, ainsi que les drames qu’ils ont perçus et vécus pendant l’enfance et l’adolescence. Pour beaucoup, venir en psychothérapie parler de ces expériences malheureuses reste souvent un exercice compliqué. Car ce faisant, ils ont le sentiment de trahir leurs parents. De trahir ce père, cette mère, ce grand-père ou cette grand-mère, ce frère ou cette sœur, qui semblaient pourtant les avoir aimés. Mais il faut bien se rendre à l’évidence. Depuis longtemps, tout ne tourne pas rond, quelque chose les empêche de vivre pleinement leur vie d’adulte ou tout simplement d’être heureux. Ce quelque chose qui nous ramène tous à ce passé pourtant « révolu ».

Très peu de personnes donc, peuvent se prévaloir de n’avoir, durant leur enfance, connu que joie, bonheur et plénitude. Peut-être avons-nous tous rêvé en revanche d’une telle enfance, faite de parents prévenants qui n’auraient jamais commis aucune erreur. Pas un mot de trop, une disponibilité totale, une bienveillance à toute épreuve, une humeur stable, un sourire gravé sur le visage et les bras toujours ouverts pour accueillir leur progéniture et aimer leurs enfants sans condition ! Tous les besoins seraient alors, non pas seulement satisfaits, mais anticipés. Une alimentation parfaite, une hygiène parfaite, une maison parfaite, pour des enfants parfaits eux aussi – propres, beaux et, bien sûr, intelligents. Même la terre de leur jardin ne collerait pas à leurs chaussures et ne tacherait pas leurs pantalons quand ils joueraient dehors. C’est sans parler de leurs cheveux, d’un blond éclatant, que le vent et les activités ne seraient même pas en mesure de décoiffer. Mais, à vrai dire, cette « perfection éducative » pourrait, contre toute attente, s’avérer nuisible. Si les parents idéaux sont à même de tout prévoir, tout anticiper, nul besoin alors pour leurs enfants de mobiliser quelconques ressources adaptatives. Et ainsi, de dépasser les inconforts, frustrations ou épreuves petites ou grandes que la vie impose à tous. D’ailleurs, tout serait propre dans ce monde idéal, pas un virus ni un microbe dans la maisonnée. Un monde parfait en somme… qui n’existe pas !

Car un jour, ces enfants devenus adultes doivent, comme il se doit, quitter leur famille, ne serait-ce que pour entamer des études supérieures dans… une Grande École, bien sûr ! Et là, survient le drame. Pauvres enfants devenus de jeunes adultes pleins d’ambition, partis à la conquête du monde. Leur vie s’arrêterait au coin de la rue, car c’est là que l’on retrouverait leurs parfaites dépouilles. Morts à quelques mètres de leur idéal, car dans les faits ils n’avaient aucune chance de survivre dans notre monde qui, lui, est tout… sauf parfait ! Sur le plan biologique d’abord, leur système immunitaire n’aurait, à force de prévenance, jamais été sollicité. Un organisme protégé de tout n’aura été en rien en mesure de s’adapter, ni aux virus, ni aux bactéries. Ainsi, les valises à peine bouclées pour quitter leurs parents et leur vie idéale, les voilà déjà décédés, faute d’avoir manqué d’opportunités pour éprouver leurs organismes aux attaques pathogènes externes et internes. Sur le plan psychologique ensuite, car même si, d’aventure, ces derniers avaient survécu aux virus et aux maladies, ces enfants de la malchance auraient dû se confronter à l’environnement social et à la nécessité ici encore de déployer des ressources de nature psychologique cette fois. Gérer les interactions avec les autres, les conflits, le rejet, la violence, la frustration, tout ce qui caractérise au fond la relation aux autres, mais à laquelle ces enfants n’auront jamais été confrontés. Alors, si les virus et la maladie ne les emportent pas, c’est l’isolement, la dépression et, à terme, le suicide qui auront raison d’eux.

Ainsi donc, les parents idéaux sont en réalité un cauchemar qu’il ne faut souhaiter à personne, car ils constituent dans les faits l’antithèse à tout processus adaptatif. Or c’est bien l’adaptation et les processus d’ajustement qui caractérisent notre statut d’être humain, car notre organisme, notre corps, notre cerveau sont orientés vers un seul but qui existe depuis la nuit des temps : s’adapter. Si cela est une vérité pour l’espèce, c’est aussi une vérité pour les individus que nous sommes dans la singularité de notre existence. Lorsque l’adaptation vient de l’environnement de façon trop abusive, c’est comme si psychologiquement nous régressions en compétences, avec le risque de ne plus être en mesure de répondre aux difficultés qu’inéluctablement la vie nous impose ou nous imposera, le moment venu. Bien entendu, l’inverse, qui pourrait se caractériser par un environnement exigeant et jalonné de difficultés et d’épreuves qu’il faudrait sans cesse affronter et surmonter, ne serait évidemment pas plus enviable. D’une certaine manière, trop d’adaptation tue l’adaptation – sauf dans certains cas particuliers – et conduit le plus souvent au malheur.

Le complexe d’Harry Potter,ou comment occulter la maltraitance

Même les studios Disney n’ont jamais osé produire des films basés sur le scénario de la famille idéale. Blanche-Neige, La Petite Sirène, La Belle au bois dormant, et d’autres encore, sont autant d’histoires faites de personnages que la vie n’a pas épargnés. Plus récemment, le célèbre personnage de J.K. Rowling, Harry Potter, a lui aussi « payé » lourdement sa notoriété. Sa chambre, rappelons-le, est en réalité un placard situé sous un escalier rempli d’araignées, dans lequel le héros semble avoir souvent été enfermé à clé et auquel son oncle a ajouté des barreaux à la fenêtre et une trappe dans la porte pour lui passer ses repas. Sans oublier Dudley, l’attachant cousin qui, au gré de ses humeurs, se sert d’Harry comme d’un punching-ball. Jugé insignifiant, on refuse tout simplement à Harry le droit d’exister. Et quand des invités « importants » sont en visite chez les Dursley, Harry est prié de rester dans sa chambre et de faire semblant de ne pas être là. Rappelons enfin qu’il est qualifié par sa famille de « petit avorton méchant », de « sale petit menteur » ou encore de « fardeau ».

Voilà un jeune garçon dont on a fait un héros et qui, de prime abord, semble plutôt mal parti dans la vie. Certes, il est sorcier et vit dans un monde imaginaire plus vrai que nature, mais notre héroïque Harry Potter ne serait-il pas finalement qu’un enfant perturbé et traumatisé par la vie ? Peut-être que l’essentiel à retenir de ce « conte traumatique » est que notre jeune héros a brutalement perdu ses parents lorsqu’il n’était encore qu’un bébé et qu’il a été placé dans une famille d’accueil malveillante, et que ce contexte a été finalement le point de départ d’un délire complet, d’une construction imaginaire lui permettant d’accepter l’inacceptable. Le réel de la situation d’Harry Potter a été escamoté, balayé, pour laisser place à un univers enchanté et magique qui éloigne les lecteurs, comme les personnages eux-mêmes, d’une réalité cruelle et violente, qui est celle de la maltraitance et des traumatismes de l’enfance.

Personne ne voit en Harry Potter un enfant maltraité. Bien au contraire, en témoignent toutes ces générations d’enfants qui se sont « identifiées » à lui et qui voulaient et veulent encore être ou ressembler à Harry Potter et appartenir comme lui à la maison Gryffondor, l’aile la plus prisée de l’hôpital psychiatrique pour enfants de Poudlard. Tout cela témoigne assez bien de notre capacité à recomposer et à édulcorer des réalités que nous avons du mal à accepter. Nous aimerions tant disposer des pouvoirs d’Harry Potter et être ainsi en mesure d’échapper comme lui à la rudesse et à la souffrance de nos vies. Le rapport que le monde entier entretient à ce personnage montre combien nous sommes capables de nous raconter des histoires dès lors qu’il s’agit d’évoquer le monde de l’enfance. Quand nous racontons notre histoire, quand nous y repensons, quand nous en parlons, en réalité nous nous racontons des histoires. Parfois même des histoires à dormir debout, qui se trouvent être à des années-lumière de ce que nous avons réellement vécu. Nous oublions, nous transformons, nous complétons, nous escamotons, nous imaginons pour que cela tienne debout. Lorsque nous nous racontons, c’est donc une histoire que nous échafaudons afin de la rendre acceptable et supportable.

Harry Potter pourrait donc être envisagé comme un garçon traumatisé, enfermé dans ses délires, dans un imaginaire qui laisserait presque entrevoir un goût prononcé pour la paranoïa et la dissociation. Il n’en est rien. Il est, et restera dans l’imaginaire collectif, ce héros des temps modernes capable de s’opposer au Mal et qui dispose de pouvoirs magiques que le monde entier lui envie. Si chacun de nous est capable d’occulter la réalité d’Harry Potter pour en faire un personnage emblématique, nous pouvons alors admettre aisément que des processus similaires sont en marche et fonctionnels pour nous-mêmes, afin de nous permettre de mieux supporter nos vies. Nous nous comportons tous vis-à-vis d’Harry Potter comme nous le faisons vis-à-vis de notre propre vie. Cette dernière fut, même pour les moins touchés, ponctuée de moments difficiles, voire traumatiques. En d’autres termes, chacun a été bousculé dans sa vie ; pour certains le chahut fut tout relatif et modeste, pour d’autres ce fut l’enfer sur Terre. Il n’y a rien de comparable entre le chahut et l’enfer, même si, très curieusement, certaines expressions symptomatiques de l’un se retrouvent dans celles de l’autre !

Une reconnaissance du psychotraumatisme encore difficile

Un des nombreux mérites de Sigmund Freud fut d’être le premier à établir une relation entre les troubles psychiques de ses patientes et la présence de traumatismes dans leur histoire de vie. Dès les premiers travaux, Freud a été confronté à la problématique du traumatisme sexuel et son grand mérite fut de soutenir qu’un traumatisme psychique pouvait être déclenché par des causes purement psychiques. Ainsi, pour ce dernier, le fait d’avoir vécu de la violence, mais, plus spécifiquement encore, des violences sexuelles, serait la cause majeure de la survenue à l’âge adulte de la névrose hystérique, qui représentait la pathologie en vogue à la fin du xixe siècle. Détail important, Freud modifiera totalement cette position en 1897, date à partir de laquelle il considérera que tout n’est en fait que du fantasme et qu’il est tout bonnement impossible que les propos de ses patientes de l’époque qui parlaient d’abus sexuels dans l’enfance soient vrais, parce que les scènes dont il était question se retrouvaient invariablement dans la vie des patients. Pour le maître autrichien, cela était nécessairement issu de leur imaginaire ; dès lors, Freud et ses héritiers psychanalystes n’accorderont plus aucun crédit aux allégations des patients.

Tout le xxe siècle a donc été le théâtre d’une triste comédie dans laquelle enfants, adolescents et adultes confiaient leurs malheurs et des abus sexuels que beaucoup avaient subis dans l’enfance à des professionnels qui considéraient, en clair, que cela n’était que le fruit de leur imagination, au mieux un fantasme dont il fallait explorer la cause, cause qui inévitablement se trouvait dans les désirs inconscients de ceux qui proféraient de telles allégations. C’était donc pour les victimes la double peine ; non seulement elles avaient été maltraitées, mais en plus les lieux de soins censés les écouter et les soigner, n’accordaient aucun crédit à leurs propos. On imagine ainsi comment la psychanalyse a contribué, à partir d’une position théorique dénonçable et stupide, à maintenir dans l’ombre d’un soi-disant inconscient, l’importance des violences sexuelles, en particulier celles vécues durant l’enfance. Avec son livre L’Enfant sous terreur2, Alice Miller fit grimper au plafond les plus éminents psychanalystes en montrant qu’une telle conception des choses ne pouvait venir en aide aux personnes qui avaient subi des traumatismes sexuels et physiques durant leur enfance. « Peut-on expliquer les angoisses d’un patient qui a subi une éducation des plus cruelles dans sa petite enfance par les défenses de ses désirs pulsionnels, sans se soucier de la réalité de cette petite enfance ? » Elle reprocha à la psychanalyse d’être « une entrave » empêchant la victime d’avoir accès aux émotions ressenties : terreur, haine, sentiment d’impuissance, lorsqu’il y avait eu des épisodes traumatiques dans son histoire. Mais les deux reproches les plus justes et les plus terribles furent de rendre le psychanalyste complice de ce qu’Alice Miller appelle « la pédagogie noire », exigeant la soumission, au besoin par la violence, de l’enfant à la volonté de l’adulte et au silence qui, jusqu’à ces dernières années, a entouré les maltraitances et abus sexuels sur l’enfant : « Tant qu’il [l’analyste] défend des théories qui couvrent et dénient les mauvais traitements manifestes, il empêche le processus de prise de conscience aussi bien chez ses patients que dans le public. Il contribue au refoulement collectif d’un phénomène dont les conséquences touchent directement chacun de nous. »

On peut se représenter aisément combien les prises de position théoriques de Freud ont eu des conséquences sur la communauté scientifique des psychologues, mais également sur la société tout entière. En effet, n’a-t-on pas, pendant de nombreuses années, dénié la parole des victimes en considérant que leur témoignage n’était pas digne d’intérêt, le qualifiant d’élucubrations, voire de fausses idées, d’allégations, dont il convenait de ne pas tenir compte, en particulier lorsqu’il s’agissait d’enfants ! C’est le regard de la société qui peu à peu s’est transformé et qui a conduit bon gré mal gré à laisser faire. Laisser faire dans les familles, laisser faire dans les institutions, laisser faire dans la société tout entière, qui s’est accommodée de cette idée selon laquelle le pire, l’inacceptable, l’impensable, ne pouvait avoir lieu. De cet excès, en sont nés d’autres qui structurent notre société en 2022. Il s’agit des revendications ô combien légitimes des mouvements (#MeToo3, #BalanceTonPorc…) qui tentent de porter le plus haut possible la parole des victimes et le plus loin possible la dénonciation de ceux qui commettent l’impardonnable, à l’endroit de ceux considérés comme les plus vulnérables que sont les enfants, les adolescents et les femmes.

Préciser le traumatisme

Le mot « traumatisme » vient du grec trauma (τραυμα) qui signifie « blessure ». En médecine, le traumatisme est la résultante sur une ou plusieurs parties du corps d’une ou de plusieurs blessures plus ou moins importantes ou graves. Ces blessures sont la conséquence directe d’un choc mécanique exercé par un agent physique extérieur. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : « Les traumatismes sont causés par une exposition aiguë à des agents physiques, tels que l’énergie mécanique, la chaleur, l’électricité, les agents chimiques, les radiations ionisantes, qui interagissent avec le corps dans des quantités ou des taux excédant le seuil de tolérance humaine. Dans certains cas (par exemple la noyade ou le gel), les traumatismes proviennent du manque soudain d’un élément essentiel, tel que l’oxygène ou la chaleur. » Ainsi, être percuté par une voiture alors que l’on traverse la rue ou que l’on roule à vélo ou en trottinette, peut générer de multiples contusions ou blessures aux jambes ou à la tête. Le choc plus ou moins violent avec la voiture constitue l’événement traumatique ; les mécanismes physiologiques ou biologiques responsables du ou des traumatismes que seraient les ecchymoses, les hématomes, les fractures ou les complications neurologiques diverses peuvent être considérés comme le processus de traumatisation ou traumatique. Pour ce qui est du psychotraumatisme cette fois, on peut considérer qu’il s’agit d’un choc psychologique considéré comme tel du point de vue de celui qui le subit. Il peut s’agir de situations uniques ou répétées où une personne ou un groupe de personnes a été confronté à la mort ou à la menace de mort, à des blessures graves ou au péril de tels dommages, à des violences sexuelles ou au risque de telles agressions.

Tout le monde semble avoir une idée assez précise sur ce qu’est un psychotraumatisme – qu’il s’agisse des spécialistes (psychologues ou psychiatres) ou des profanes –, à tel point que ce terme est passé dans le langage commun sans que l’on ne sache ce qu’il recouvre vraiment. Les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis ou encore ceux que la France a connus depuis les années 2010 ont malheureusement permis à tout un chacun de se faire une certaine idée de ce qu’est un psychotraumatisme. Les films de guerre américains (par exemple Rambo), ainsi que les séries américaines des années 1980 (Magnum) avaient déjà permis d’exorciser le traumatisme de la guerre du Vietnam. Tous les héros de ces productions cinématographiques, de retour à la vie civile après avoir servi leur pays, ne manquaient pas, chacun à des degrés divers, de manifester un ensemble de troubles qui inévitablement les faisaient revenir à leurs années de guerre et revivre les scènes les plus marquantes dont ils avaient été les acteurs ou les victimes. Ces films ont alors permis au grand public de se familiariser à ces notions et de comprendre que même les héros pouvaient être rattrapés par leur passé et être débordés par des émotions qu’ils étaient incapables de contrôler et de réprouver. Pour matérialiser le souvenir traumatique de la guerre, ces héros apparaissaient dans des scènes diverses qu’ils semblaient avoir vécues alors qu’ils étaient à la guerre. Pourtant physiquement dans le présent (car revenus de la guerre), leur pensée, leur esprit, à vrai dire une partie de leur mémoire semble rester prisonnière du passé.

Or c’est bien dans le présent que les peurs et les terreurs se revivent. Chacun se souvient des scènes où l’héroïque John Rambo, alors qu’il est dans son lit trente ans après avoir opéré au Vietnam, apparaît démuni et apeuré face au retour de certains souvenirs qui semblent l’avoir marqué à jamais. Ce dernier paraît déconnecté du présent et revivre les scènes du passé comme si elles étaient le présent même. C’est là une forme de psychotraumatisme que l’on connaît bien maintenant et qui selon les époques prend des dénominations différentes ; on parle de névrose traumatique, d’état de stress post-traumatique (ESPT) ou plus récemment de trouble de stress post-traumatique (TSPT). Les Anglo-Saxons parlent quant à eux de Post Traumatic Stress Disorder (PTSD), un terme rendu célèbre dans le monde entier par tous les héros américains de films et de séries qui souffrent de ce trouble, notamment les vétérans. Les médias ont consacré de nombreux articles de presse et émissions à ce trouble de mieux en mieux connu par la psychopathologie et la psychiatrie moderne. Outre les idées intrusives qui font se rejouer dans la conscience – comme si elles étaient à nouveau présentes – des souvenirs négatifs du passé, les victimes sont le théâtre d’une décharge émotionnelle majeure, le plus souvent au moins équivalente à ce que ces dernières ont vécu lors du traumatisme inaugural. Ainsi, même des années après la confrontation traumatique, les peurs, la terreur, le sentiment d’impuissance, le sentiment imminent de mort, sont revécus avec la même intensité. Le présent reste le passé ! Le psychotraumatisme n’est donc pas un événement ponctuel situé dans le passé, comme peuvent l’être la plupart de nos souvenirs, et dont nous pourrions disposer selon notre volonté et désir de nous souvenir. C’est tout l’inverse à vrai dire. Ce qui caractérise le souvenir traumatique, c’est que très vite il devient hors de contrôle de la conscience. Il se comporte comme un « corps étranger » qui se promène dans notre mémoire et qui, sans prévenir, des jours, des semaines voire des années après l’événement traumatique, fait intrusion et se rappelle à notre bon souvenir et ce, malgré nous.

Sommaire

  1. Les malheurs de l’enfance, petites souffrances et grands drames
  2. Amour et négligences de l’enfance, les traumatismes du lien
  3. Les traumatismes chez l’enfant, l’adolescent et l’adulte
  4. J’ai tant pleuré enfant, que j’en suis devenu malade adulte
  5. Résilience et adaptation
  6. Comment nos émotions reprogramment notre ADN
  7. Et si l’amour, en tant qu’émotion positive, pouvait nous sauver !
  8. Tout est écrit, vraiment ?

La presse en parle

20 Minutes avec The Conversation, avril 2021 : Des événements de vie négatifs durant l’enfance perturbent la santé et le développement physique ou psychologique de l’enfant, selon notre partenaire The Conversation. Leurs conséquences physiques, psychiques et sociales font désormais l’objet d’études visant à les comprendre pour mieux les prévenir. L’analyse de ce phénomène a été menée par Cyril Tarquinio, professeur de psychologie clinique et Camille Louise Tarquinio, doctorante en psychologie (tous deux à l’université de Lorraine). »

Madame Figaro, Bien-être, Psycho : « Ouvrage remarquable »

Post cast Podcastics : « Un livre passionnant qui se lit comme un roman »

Sud Ouest, mai 2022 : Santé : comment les traumatismes d’enfance peuvent déclencher nos maladies d’adulte

France inter, Emission Grand bien vous fasse !, 9 mai 2022 : Comment les épreuves de la vie influencent notre santé ?

Acheter le livre Les maladies ne tombent peut-être pas du ciel : comment les événements négatifs ont un impact sur notre santé

En savoir plus

Conférences de Cyril Tarquinio

Conférences de Boris Cyrulnik

Aller plus loin

Formation(s) :

M’inscrire Vous avez une question ?