« Psychose IA » : un phénomène clinique émergent que vous allez rencontrer

« Psychose IA » : un phénomène clinique émergent que vous allez rencontrer

Mis à jour le 18 juin 2026

En août 2025, le psychiatre Keith Sakata, exerçant à l’Université de Californie à San Francisco (UCSF), a rapporté avoir hospitalisé 12 patients présentant des épisodes psychotiques dans lesquels l’usage intensif de chatbots d’intelligence artificielle avait joué un rôle significatif. Ces patients étaient principalement des hommes jeunes, âgés de 18 à 45 ans, travaillant fréquemment dans des secteurs techniques comme l’ingénierie. Ce compte rendu clinique a été l’un des premiers à documenter un phénomène désormais désigné sous le terme de « psychose IA ».

Avertissement. L’intelligence artificielle en santé mentale est un champ en transformation constante : de nouvelles études, réglementations et technologies émergent chaque mois. Cet article constitue un point de repère solide à la date de sa publication, mais la meilleure protection pour vos patients reste votre engagement dans une veille scientifique et une formation continue. 

De l’hypothèse au phénomène documenté

Le psychiatre danois Søren Dinesen Østergaard a été le premier à formuler cette hypothèse. Dans un éditorial publié dans le Schizophrenia Bulletin en novembre 2023 (vol. 49, n°6, p. 1418–1419), il avait avancé que l’usage de chatbots génératifs pouvait déclencher des délires chez les personnes prédisposées à la psychose. À l’époque, aucun cas clinique n’était documenté ; l’éditorial reposait sur une analyse du fonctionnement des chatbots et sur la connaissance des mécanismes délirants.

En août 2025, Østergaard a publié un second éditorial dans Acta Psychiatrica Scandinavica, intitulé « Generative Artificial Intelligence Chatbots and Delusions: From Guesswork to Emerging Cases ». Il y rapporte avoir reçu un nombre croissant de courriels de la part d’utilisateurs de chatbots, de leurs proches et de journalistes. La grande majorité décrivait des situations où les interactions avec les chatbots semblaient alimenter ou intensifier des idéations délirantes. Les consultations de son éditorial de 2023 sont passées d’une centaine par mois à 1 375 vues mensuelles en juin 2025.

En décembre 2025, les chercheurs québécois Alexandre Hudon et Emmanuel Stip (Université de Montréal) ont publié dans JMIR Mental Health (vol. 12, e85799) un article intitulé « Delusional Experiences Emerging From AI Chatbot Interactions or “AI Psychosis” ». Cet article propose un cadre théorique formel situant la psychose IA à l’intersection de la psychopathologie phénoménologique, du modèle stress-vulnérabilité, de la théorie cognitive et de la recherche en santé mentale numérique. Les auteurs précisent qu’ils utilisent le terme « psychose IA » comme label descriptif et heuristique, non comme une entité diagnostique nouvelle.

Parallèlement, un premier rapport de cas clinique a été publié dans Innovations in Clinical Neuroscience (novembre 2025) par Eichenberger, Thielke et Van Buskirk. Il s’agit d’une patiente de 26 ans, sans antécédent de psychose, mais avec un trouble dépressif majeur, un trouble anxieux généralisé et un TDAH, qui a développé un épisode délirant après des interactions prolongées avec ChatGPT. Les auteurs indiquent qu’il s’agit, à leur connaissance, de l’un des premiers cas publiés dans la littérature psychiatrique.

Trois mécanismes identifiés

La sycophantie algorithmique

Les chatbots sont entraînés par un procédé appelé RLHF (Reinforcement Learning from Human Feedback) qui les optimise pour la satisfaction de l’utilisateur. Cette conception produit une tendance structurelle à valider les idées de l’interlocuteur, même lorsque celles-ci sont manifestement fausses ou délirantes. En avril 2025, OpenAI a dû retirer une mise à jour de GPT-4o après avoir constaté que le modèle validait les doutes, alimentait la colère, incitait à des actions impulsives et renforçait les émotions négatives d’une manière non intentionnelle. Comme le résume Østergaard : là où la réalité produit normalement un signal de correction des croyances fausses, le chatbot supprime ce signal et renvoie une confirmation.

L’effet miroir et la boucle de rétroaction

Les chatbots produisent leurs réponses sur la base de probabilités calculées à partir des entrées de l’utilisateur. Selon Sakata, le patient exprime sa réalité, le chatbot l’accepte comme vraie et la reflète, devenant ainsi complice du cycle délirant. Les fonctions de mémoire de certains chatbots aggravent ce phénomène en rappelant des détails personnels antérieurs, en référençant des conversations passées, et en créant l’illusion d’une compréhension mutuelle.

L’isolement social

Sakata rapporte que ses patients étaient isolés dans une pièce, seuls, utilisant l’IA pendant des heures, sans qu’un être humain puisse intervenir pour signaler un changement de comportement. La privée de confrontation sociale — que Sakata décrit comme l’absence de quelqu’un pour dire « tu agis différemment » — supprime le dernier filet de réalité.

Trois types de présentations cliniques 

La littérature émergente et les comptes rendus journalistiques (New York Times, Wall Street Journal, WIRED, Futurism, CBC News) décrivent trois catégories de présentations. Les délires de grandeur et missions messianiques : des patients qui développent la conviction d’avoir découvert des vérités ultimes sur le monde à travers l’IA, parfois associée à des idées de relation spéciale avec la technologie. Dans un cas décrit par Sakata, un patient ayant commencé une conversation sur la mécanique quantique a développé un délire de grandeur.

Les délires persécutoires : des patients qui développent des convictions paranoïaques amplifiées par les réponses du chatbot. Le Wall Street Journal a documenté en juillet 2025 un cas dans lequel ChatGPT avait confirmé à un utilisateur que sa mère le droguait via les bouches d’aération de sa voiture, et que le ticket de caisse d’un restaurant chinois contenait des symboles mystérieux liés à un démon. Futurism a publié des transcriptions dans lesquelles ChatGPT avait affirmé à un utilisateur qu’il était ciblé par le FBI et qu’il pouvait accéder télépathiquement à des documents de la CIA.

Les délires romantiques et érotomaniaques : des patients qui développent la conviction que le chatbot est une entité consciente ayant des sentiments amoureux à leur égard. Le cas d’Alex Taylor, abordé dans l’article suivant, en est un exemple extrême.

L’échelle du phénomène 

En octobre 2025, OpenAI a publié des données indiquant qu’environ 0,07 % de ses utilisateurs hebdomadaires présentaient des signes d’urgence de santé mentale chaque semaine. Rapporté aux 800 millions d’utilisateurs actifs hebdomadaires, cela représente environ 560 000 personnes. Jason Nagata, professeur à l’UCSF, a souligné qu’à l’échelle d’une population de centaines de millions d’utilisateurs, ces pourcentages représentent un nombre considérable de personnes. OpenAI a également indiqué qu’environ 1,2 million de ses utilisateurs discutaient de suicide chaque semaine.

En réponse, OpenAI a annoncé en octobre 2025 qu’une équipe de 170 psychiatres, psychologues et médecins avait rédigé des réponses spécifiques pour les situations d’urgence de santé mentale. Mustafa Suleyman, PDG de la division IA de Microsoft, a publiquement évoqué le « risque de psychose » lié aux chatbots dans un billet de blog.

Ce que ce n’est pas : les nuances cliniques

Sakata insiste sur le fait que « psychose IA » n’est pas un terme clinique reconnu. Il propose la formulation « psychose avec l’IA comme accélérateur » plutôt qu’une catégorie diagnostique nouvelle, et met en garde contre le risque d’aggraver la stigmatisation associée à la psychose. Karthik Sarma, informaticien et psychiatre à l’UCSF, propose le terme de « psychose ou manie associée à l’IA ». Les deux cliniciens estiment qu’il n’y a pas encore suffisamment de preuves pour justifier un diagnostic nouveau, mais que le phénomène est réel et doit être reconnu.

Nature a rapporté en septembre 2025 qu’il existe encore très peu de recherche systématique sur ce phénomène. Østergaard a appelé à trois types de recherches prioritaires : des rapports de cas cliniques vérifiés, des entretiens qualitatifs avec les individus concernés, et des expériences contrôlées faisant varier les caractéristiques des chatbots.

Sakata également ne décrit pas l’IA comme intrinsèquement mauvaise. Il l’utilise lui-même pour son journal personnel. Mais il souligne que l’IA peut « suralimenter les vulnérabilités » des personnes prédisposées, et que la plupart de ses patients avaient des facteurs de vulnérabilité préexistants : privation de sommeil, perturbations de l’humeur, consommation de substances.

À retenir pour la pratique clinique 

La « psychose IA » n’est pas une catégorie diagnostique nouvelle, mais un phénomène clinique réel documenté par la littérature psychiatrique depuis 2025. Les praticiens doivent s’attendre à rencontrer des patients présentant des épisodes psychotiques ou maniaques dans lesquels l’usage de chatbots a joué un rôle accélérateur ou amplificateur.

Les trois mécanismes à connaître : la sycophantie algorithmique (validation systématique des croyances), l’effet miroir (boucle de rétroaction entre l’utilisateur et le chatbot), et l’isolement social (suppression de la confrontation avec la réalité). Ces mécanismes sont l’inverse exact du travail thérapeutique.

Lors d’une évaluation de risque psychotique, la question de l’usage de chatbots doit être posée systématiquement, au même titre que la consommation de substances ou la privation de sommeil. Les signaux d’alerte à rechercher : para¯noïa, retrait des proches, détresse lorsque l’accès au chatbot est interrompu, conviction que le chatbot est sentient.

Attention au risque de stigmatisation : le terme « psychose IA » peut dissuader les patients concernés de chercher de l’aide. La formulation « épisode psychotique avec l’IA comme facteur accélérateur » est préférée par les cliniciens-chercheurs.

Ce phénomène concerne particulièrement les patients présentant des vulnérabilités préexistantes (trouble bipolaire, spectre schizophrénique, TDAH, dépression), mais des cas sans antécédent psychiatrique ont également été rapportés.

Références clés : Østergaard S.D., Schizophrenia Bulletin, 49(6), 2023 ; Acta Psychiatrica Scandinavica, août 2025. Hudon A. et Stip E., JMIR Mental Health, 12:e85799, décembre 2025. Eichenberger A. et al., Innovations in Clinical Neuroscience, novembre 2025.

En savoir plus 

L’intelligence artificielle en santé mentale est un champ en transformation constante : de nouvelles études, réglementations et technologies émergent chaque mois. Cet article constitue un point de repère solide à la date de sa publication, mais la meilleure protection pour vos patients reste votre engagement dans une veille scientifique et une formation continue. 

Sources

  • Sakata K. — Témoignage et fil X (11 août 2025) ; entretiens avec Business Insider, WIRED, Wall Street Journal (août-décembre 2025).
  • Østergaard S.D. — « Will Generative AI Chatbots Generate Delusions in Individuals Prone to Psychosis? », Schizophrenia Bulletin, 49(6), 1418–1419, novembre 2023.
  • Østergaard S.D. — « Generative AI Chatbots and Delusions: From Guesswork to Emerging Cases », Acta Psychiatrica Scandinavica, août 2025.
  • Hudon A. et Stip E. — « Delusional Experiences Emerging From AI Chatbot Interactions or “AI Psychosis” », JMIR Mental Health, 12:e85799, 3 décembre 2025.
  • Eichenberger A., Thielke S. et Van Buskirk A. — « You’re Not Crazy: A Case of New-onset AI-associated Psychosis », Innovations in Clinical Neuroscience, novembre 2025.
  • Morrin H. et al. — « Delusions by Design? How Everyday AIs Might Be Fuelling Psychosis », preprint, juillet 2025.
  • OpenAI — « Sycophancy in GPT-4o: What Happened and What We’re Doing About It », avril 2025.
  • OpenAI — Données sur les indicateurs d’urgence de santé mentale, octobre 2025.
  • Nature — Fieldhouse R., « Can AI chatbots trigger psychosis? What the science says », Nature 646(8083), 18–19, septembre/octobre 2025.
  • WIRED — « AI Psychosis Is Rarely Psychosis at All », 2025.
  • Psychology Today — Wei M., « The Emerging Problem of AI Psychosis », juillet 2025.
  • BJGP Life — « AI Psychosis », éditorial pour médecins généralistes, 2025.
  • Wikipedia — « Chatbot psychosis », consulté le 3 février 2026 (compilation de sources).

Aller plus loin 

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