Thérapie EMDR et thérapie familiale avec les enfants, un exemple d’intégration de deux paradigmes différents

Thérapie EMDR et thérapie familiale avec les enfants, un exemple d’intégration de deux paradigmes différents

Un article Thérapie EMDR et thérapie familiale avec les enfants, un exemple d’intégration de deux paradigmes différents, Michel Silvestre, publié dans les cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 2015/2 (n° 55)

Résumé

Le travail avec les situations complexes d’enfants et de familles en souffrance nous amène à penser l’articulation du regard individuel et du regard familial comme proposition de réponse thérapeutique. L’intégration des deux dimensions diachronique et synchronique doit être organisée dans un ensemble thérapeutique congruent et fonctionnel.

Plan de l’article

  1. Introduction
  2. Le travail intégratif
  3. Exemple clinique
  4. Comment organiser un plan de traitement ?
  5. Quand intégrer le travail EMDR et le travail familial ?
  6. Vignette clinique
  7. Conclusion

Introduction

Le travail de psychothérapie avec un enfant nous oblige à considérer plusieurs niveaux d’analyse de la situation et en conséquence plusieurs niveaux d’intervention : celui de l’enfant comme sujet souffrant et celui de l’enfant en interaction avec son environnement familial, quelle que soit la forme de celui-ci. Le thérapeute se trouve ainsi confronté à un mélange complexe d’informations résultant du croisement de ces deux axes d’analyse – l’individuel et le relationnel – et caractérisant ce qu’on peut appeler une démarche thérapeutique intégrative.

Nous définirons une telle démarche intégrative comme l’incorporation de plusieurs points de vue dans un ensemble plus vaste de pensées et d’actions permettant de rendre compte au plus près de la complexité d’une situation. Précisons tout de suite que nous entendons par démarche intégrative, une approche au sein de laquelle deux points de vue peuvent s’articuler dans une cohérence, et non pas dans un mélange informe. Il s’agira de l’intégration de deux épistémologies et de leurs déclinaisons méthodologiques respectives autour d’informations provenant d’éléments de diagnostics individuel et relationnel. Ces informations nous permettant d’articuler les notions de perspective développementale de l’enfant, de dynamique familiale et de répétition de processus intergénérationnel afin de rendre compte de la richesse du comportement d’un enfant en interaction avec les membres de sa famille.

Ainsi l’intégration de deux paradigmes, comme celui de la thérapie familiale systémique et de la thérapie EMDR, participera à la construction d’un ensemble thérapeutique plus vaste où vont se croiser l’axe synchronique horizontal des patterns familiaux, dans l’ici et maintenant, et l’axe diachronique vertical de l’histoire individuelle de chacun, en particulier de l’enfant en souffrance. Ces balayages horizontaux et verticaux nous permettront d’appréhender les blessures actuelles et d’autres plus anciennes qui peuvent avoir été réactivées par l’incident traumatique (Silvestre, 2015).

Dans The Developing Mind (2001), Daniel Siegel souligne combien « le mélange de différenciation individuelle et d’intégration interpersonnelle permet à chacun d’entre nous d’avancer dans la vie en développant continuellement notre esprit dans une interdépendance biologique complexe entre notre monde social et interne ».

Les situations traumatiques, comme celles des violences familiales, nous ont permis dans un premier temps de commencer à conceptualiser cette démarche intégrative pour rendre compte du niveau de complexité de pensée et d’intervention. En effet, dans le traitement d’un enfant victime, doivent s’articuler la dimension personnelle, intrapsychique avec ses difficultés et sa souffrance, et la dimension interactionnelle des relations familiales ou de l’environnement familial avec son fonctionnement hiérarchique plus ou moins congruent et son mode de communication.

D’autres situations cliniques, comme par exemple celle de l’hospitalisation d’un enfant en service de pédiatrie, nous ont montré combien une démarche intégrative peut être nécessaire. Elle permet d’appréhender non seulement le niveau de stress traumatique de l’enfant associé avec l’intervention chirurgicale, mais aussi l’incidence de ce stress sur les parents eux-mêmes (Beer, 2010).

L’approche individuelle de pensée, de type linéaire causaliste, comme celle qui caractérise la thérapie EMDR, par son travail sur les causes et non sur les symptômes ou effets, vise au changement des réseaux de mémoires traumatiques dysfonctionnels et son remplacement par des réseaux d’information plus adaptés (Shapiro, 2001). Ces réseaux de mémoires traumatiques dysfonctionnels agissent comme des filtres inadaptés au travers desquels nous percevons la réalité. Les symptômes sont considérés comme la manifestation de souvenirs traumatiques non digérés. La pierre angulaire de la thérapie EMDR est de permettre l’intégration des éléments cognitifs, émotionnels et sensoriels associés à un souvenir traumatique. Nous savons depuis les travaux de Pierre Janet (1889) qu’un souvenir traumatique est mémorisé sous forme fragmentaire, caractérisée par une dé-liaison entre les différents aspects cognitif, émotionnel et sensoriel de ce souvenir. Il est stocké sous une forme brute et non assimilée dans la mémoire implicite ou non déclarative. Le traumatisme bloque ainsi le traitement de l’information, c’est-à-dire son passage de la mémoire implicite vers la mémoire explicite ou narrative grâce à laquelle on peut se rappeler, donner une cohérence, un sens et répondre.

Clarifions maintenant ce qu’est la thérapie EMDR : elle reprend les initiales de Eye, Movement, Desensitization, Reprocessing (dont la traduction en français donne « mouvements oculaires de désensibilisation et de retraitement »). C’est une thérapie des mouvements oculaires et d’intégration neuro-émotionnelle basée sur un modèle de traitement adaptatif de l’information modélisé en 1987 par Francine Shapiro, PhD, à la suite d’une découverte fortuite lors de son travail au Mental Research Institute de Palo Alto en Californie. La première publication faite en 1989 porte sur le traitement de personnes traumatisées, de vétérans de la guerre du Vietnam (Shapiro, 1989a, 1989b). Une première formation à l’EMDR a été organisée en France à Aix-en-Provence en 1994, et par la suite, l’ouvrage de David Servan-Schreiber, Guérir (2003), participera largement au développement de cette psychothérapie (Silvestre, 2015).

La thérapie EMDR a été initialement définie comme une thérapie des traumatismes majeurs : attentat, accident, comportements de violence familiale, et progressivement comme une thérapie des traumatismes mineurs de la vie quotidienne : chocs émotionnels, moqueries, éléments répétitifs déstabilisants qui ébranlent et servent de fondations pour des réponses futures dysfonctionnelles. Ainsi, bien que la thérapie EMDR n’ait été validé pleinement que pour les États de Stress Post Traumatique (ESPT), de nombreuses recherches évaluent actuellement son application pour un grand nombre de pathologies.

La thérapie EMDR est une thérapie d’intégration entre les émotions, les cognitions et les sensations enregistrées autour d’un souvenir traumatique. Elle aide les patients à devenir conscients des liens entre ces trois dimensions et pour cela, elle emprunte des éléments à d’autres approches psychothérapeutiques :

  • de la psychanalyse, la notion de symptôme du présent comme conséquence d’expériences du passé non résolues et le processus d’associations libres ;

  • de la thérapie cognitivo-comportementale (TCC), le travail sur les cognitions et l’utilisation de l’exposition aux émotions et aux sensations physiques ;

  • des thérapies psycho-corporelles, l’importance attribuée aux représentations somatiques des souvenirs traumatiques ;

  • de l’hypnose éricksonienne, la notion d’attention double et l’état de conscience modifiée ;

  • des thérapies systémiques, la notion de « l’ici et maintenant » ;

  • des travaux de Pierre Janet, la notion de souvenirs traumatisés fragmentés et la technique des mouvements oculaires connue depuis très longtemps comme une technique de relaxation (Morris-Smith & Silvestre, 2015).

C’est une thérapie d’intégration organisée autour d’un protocole précis en huit étapes associées avec des stimulations bilatérales alternées oculaires, auditives ou tactiles. Ces huit étapes sont les suivantes : le recueil de l’histoire du patient, la préparation, l’évaluation de la cible de travail et la mise en place d’un plan de traitement, le processus de désensibilisation avec les stimulations bilatérales alternées, l’installation d’une pensée positive à propos de l’incident traumatique, le scanner du corps, la clôture de la séance et ensuite la réévaluation du travail (Shapiro, 2001, 2012 ; Shapiro & Silk Forrest, 2005).

Plus d’infos sur cet article Thérapie EMDR et thérapie familiale avec les enfants, un exemple d’intégration de deux paradigmes différents

  • Pages : 148
  • ISBN : 9782807300781
  • DOI : 10.3917/ctf.055.0059
  • Éditeur : De Boeck Supérieur

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