Vieillir jeune

David Servan-Schreiber – Psychologies Magazine – Janvier 2007 

Au milieu d’un après-midi chargé au bureau, Cyril prend le temps d’appeler son père de 86 ans, à qui il n’a pas parlé depuis un moment. Stupéfait, il s’entend répondre : « Peux-tu me rappeler plus tard, je suis en plein travail et débordé. Demain ou dans deux jours ? » Comment Cyril aurait-il pu imaginer son père aussi investi dans une activité que lui ?

Denis est invité en week-end chez une amie de ses parents : celle-ci a 80 ans. Au moment d’aller voir la mer, à quelques kilomètres, elle se propose de l’accompagner… en vélo. Remarquant son regard surpris, elle le tance : « Eh bien, jeune homme, vous pensez que ça va être trop dur pour vous ? »

Paul est embauché dans une grande entreprise familiale. On lui a parlé de l’intensité particulière que met son patron dans le développement international : il se rend régulièrement dans cinq pays, rédige ses e-mails entre 6 heures et 8 heures. On demande à Paul s’il pratique le jogging, parce que son patron cherche quelqu’un pour l’aider à préparer le marathon de New York. Quand enfin il le rencontre, il s’interroge : s’est-il trompé de bureau ? Il est face à un homme de 70 ans…

Nous portons tous en nous des stéréotypes sur les « personnes âgées »… On les traite de « vieux », on parle de seins qui tombent et d’érections difficiles, et on n’imagine pas une vie sexuelle après 65 ans. En s’adressant à une personne de plus de 75 ans, on a tendance à élever la voix et à utiliser des mots plus simples, comme on le ferait avec un enfant. Quand on a 70 ans ou plus, on peut comprendre que ces attitudes finissent par influencer l’image de soi. 

Les seniors que j’ai rencontrés et que j’ai mentionnés ici ont tous quelque chose en commun : ils ne s’identifient pas à ces images. Ils parlent d’ailleurs rarement de leur âge, mais évoquent plus facilement leurs activités, leurs intérêts, leurs projets pour l’avenir. Ils ont ignoré les images et les mots dégradants les concernant, et restent axés sur leur vitalité et leurs désirs.

A l’université de Yale, aux Etats-Unis, la professeure Becca Levy étudie l’influence des stéréotypes culturels sur le fonctionnement intellectuel et physique dans la dernière partie de la vie. Elle a constaté que dans les cultures qui ont une vision positive du vieillissement, il y a moins de troubles de la mémoire (comme en Chine ou au Japon). Et dans une étude récente (Levy BR, Mind Matters : Cognitive and Physical Effects of Aging Self-Stereotypes, The Journals of Gerontology Series B : Psychological Sciences and Social Sciences, 2003 ; 58 (4) : p. 203-211.), elle a pu démontrer de façon formelle que les stéréotypes affectent directement la performance.

Dans son laboratoire, elle a d’abord mesuré la mémoire et la façon de marcher de personnes de plus de 65 ans. Puis elle leur a montré sur un écran d’ordinateur des mots apparaissant si rapidement que le cerveau n’avait pas le temps de les enregistrer consciemment. Elle les a testées à nouveau. Suite à des mots comme « sage », « cultivé » ou « guide », leur mémoire s’améliorait nettement et les personnes se mettaient à marcher plus vite. En revanche, des mots comme « déclin », « sénile », « croulant », « perdu » dégradaient leur mémoire, et elles se mettaient à marcher plus lentement…

Lorsqu’il a eu 70 ans, mon ami Nikos, un psychiatre d’origine grecque, a écrit un très beau poème. Il dit adieu à toutes les angoisses et incertitudes de sa jeunesse, à l’incessante question de savoir s’il aura ou non sa place parmi les hommes, à son regard qui jugeait tous ceux qui l’entouraient pour mesurer leur force et les rabaisser. Il y accueille la douceur, la gratitude, la capacité à se confier facilement aux autres, qu’il sent maintenant en lui.

Et il finit en se lamentant : « Ah, pourquoi n’ai-je pas eu 70 ans toute ma vie ! » Merci Nikos de nous montrer une autre voie que celle des stéréotypes.

Janvier 2007

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