
1987 : la promenade qui a changé la psychothérapie du trauma
Mis à jour le 29 octobre 2026
Certaines découvertes naissent dans des laboratoires, après des années de protocoles. D’autres surgissent au détour d’un chemin, presque par accident. L’histoire de l’EMDR appartient à la seconde catégorie, et elle commence par une promenade.
Avant la promenade : un parcours peu linéaire
Francine Shapiro naît en 1948 à Brooklyn. Rien ne la destine d’emblée à la psychothérapie : sa première formation l’oriente vers les lettres, avant qu’elle ne se tourne vers la psychologie. D’après les éléments biographiques rapportés, c’est l’expérience de la maladie, un diagnostic de cancer survenu alors qu’elle est encore jeune, qui réoriente durablement ses centres d’intérêt vers le lien entre le corps et l’esprit, et notamment vers les effets du stress sur la santé.
Ce détour a son importance. Lorsqu’arrivera l’observation décisive, Francine Shapiro ne sera pas une promeneuse distraite, mais une personne déjà attentive aux mécanismes de réduction du stress. C’est sans doute ce qui fait la différence entre laisser passer un détail et s’arrêter dessus.
Une marche dans un parc, au printemps 1987
Nous sommes en 1987, quelque part dans un parc du nord de la Californie. Francine Shapiro, alors doctorante en psychologie, traverse une période personnelle difficile. Ce jour-là, elle marche dans un parc, l’esprit occupé par des pensées préoccupantes et persistantes.
C’est alors qu’elle remarque selon son propre témoignage, un phénomène inattendu. Ces pensées perturbantes semblent perdre de leur intensité. En prêtant attention à ce qui se passe, elle fait un constat surprenant : ses yeux bougent spontanément, de gauche à droite, par mouvements rapides. Lorsqu’elle ramène volontairement son attention sur les pensées dérangeantes, celles-ci lui paraissent moins chargées, plus lointaines, plus supportables.
La plupart d’entre nous auraient poursuivi leur chemin sans y penser. Francine Shapiro, elle, s’arrête sur cette observation.
De l’observation fortuite à la méthode
C’est là que se situe son vrai geste de chercheuse : ne pas se contenter d’une impression, mais la transformer en hypothèse testable. Francine Shapiro se met à reproduire délibérément ces mouvements oculaires, sur elle-même d’abord, puis avec des proches, des collègues, des connaissances confrontées à des souvenirs douloureux.
Le dispositif est rudimentaire : les volontaires se concentrent sur un souvenir difficile tout en suivant des yeux le mouvement de ses doigts. Les retours convergent suffisamment pour qu’elle structure une procédure standardisée.
Elle la baptise EMD, pour Eye Movement Desensitization, désensibilisation par mouvements oculaires. Le choix du mot « désensibilisation » n’est pas anodin : à ce stade, Francine Shapiro pense avoir affaire à une variante de la désensibilisation systématique, technique bien connue des thérapies comportementales. L’objectif lui paraît circonscrit : faire baisser la charge d’un souvenir.
La première étude
Une intuition, même partagée par quelques volontaires, ne fait pas une thérapie. Dès la fin de l’année 1987, Francine Shapiro entreprend de tester l’EMD de manière plus rigoureuse, auprès de personnes souffrant de psychotraumatismes.
En 1989, elle publie ses résultats dans le Journal of Traumatic Stress. L’étude porte sur des personnes confrontées à des souvenirs traumatiques, notamment des vétérans et des victimes d’agression. Le procédé, qu’elle nomme alors Eye Movement Desensitization (EMD), montre des effets sur la réduction de la détresse associée aux souvenirs.
C’est la naissance officielle de la méthode. Mais ce n’est qu’un début.
Du « D » au « R » : quand la désensibilisation devient retraitement
En continuant d’observer ses patients, Francine Shapiro réalise que quelque chose de plus profond qu’une simple désensibilisation est à l’œuvre. Les souvenirs ne sont pas seulement « atténués » : ils paraissent se réorganiser, se relier à des informations plus adaptées, changer de sens. Le patient ne dit pas seulement « ça me fait moins mal », mais « je le vois autrement ».
Elle ajoute alors un mot – Reprocessing, retraitement – et un « R ». L’EMD devient l’EMDR. Autour de cette idée se construira le modèle de traitement adaptatif de l’information (TAI).
Le modèle de traitement adaptatif de l’information (TAI) postule que le système de traitement de l’information possède une tendance naturelle à intégrer les expériences de manière adaptative lorsque ce processus n’est pas entravé.
Un héritage toujours vivant
Plus de trente-cinq ans après cette promenade, l’EMDR est l’une des approches psychothérapeutiques du trauma les plus étudiées au monde, recommandée par de nombreuses instances de santé. Et la recherche continue d’explorer ses mécanismes, ses variantes et ses limites.
Ce qui rend cette histoire inspirante, ce n’est pas la part de hasard, il y a du hasard dans bien des découvertes. C’est l’attention, puis la rigueur. Là où d’autres seraient passés, une clinicienne a su regarder un détail, le prendre au sérieux, et le travailler jusqu’à en faire une méthode. Toute la pratique de l’EMDR garde quelque chose de cette posture : observer finement ce qui se passe chez le patient, et s’y ajuster.
Sources
- Shapiro, F. (1989). Efficacy of the eye movement desensitization procedure in the treatment of traumatic memories. Journal of Traumatic Stress, 2(2), 199–223. (étude contrôlée fondatrice : origine de l’EMD)
- Shapiro, F. (1989). Eye movement desensitization: A new treatment for post-traumatic stress disorder. Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry, 20(3), 211–217. https://doi.org/10.1016/0005-7916(89)90025-6
- Shapiro, F. (1991). Eye movement desensitization and reprocessing: From EMD to EMDR : a new treatment model for anxiety and related traumata. The Behavior Therapist, 14(5), 133–135. (documente le passage de l’EMD à l’EMDR)
Aller plus loin
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