
Étendre la méthode EMDR « On-the-Spot » au-delà de la démence : vers une désensibilisation ciblée et une régulation émotionnelle immédiates
Mis à jour le 25 septembre 2026
Cet article conceptuel, publié le 1er mars 2026 dans l’EMDR Therapy Quarterly (ETQ) de l’EMDR Association UK, propose une extension de la méthode EMDR « On-the-Spot » (OtS) développée par Tamaki Amano et Motomi Toichi (2014) au Japon. Initialement conçue pour réduire les symptômes comportementaux et psychologiques de la démence (BPSD) en établissement de long séjour, cette méthode simplifiée combine stimulation tactile bilatérale et phrases de grounding pour apaiser la détresse en temps réel, chez des personnes incapables d’engager ou de tolérer un protocole EMDR standard. L’article n’est pas une étude empirique mais une proposition d’élargissement clinique vers d’autres contextes : régulation émotionnelle aiguë, conflits décisionnels, désensibilisation ciblée d’une sensation corporelle ou d’un dilemme interne, et application par les aidants au domicile.
En bref
La méthode OtS, développée il y a plus de quinze ans dans une structure japonaise de soins de longue durée, part d’une observation clinique : l’agitation et la détresse dans la démence pourraient refléter des re-expériences de type flashback liées au trauma. Le protocole EMDR standard requérant une attention soutenue et une capacité de rappel, Amano et Toichi l’ont adapté pour utilisation par les aidants lors d’épisodes de détresse. Les auteurs de l’article de l’ETQ proposent d’étendre cette approche au-delà de la démence, en la positionnant comme outil de désensibilisation ciblée et de régulation affective, utilisable chez des patients non encore prêts pour un retraitement mnésique complet, ou lors de situations de détresse aiguë, de conflit décisionnel ou d’injury morale.
Points clefs
Origine : le contexte japonais de la démence
La méthode OtS a émergé dans une structure japonaise de soins de longue durée, à partir d’observations cliniques selon lesquelles agitation et détresse chez les personnes atteintes de démence pourraient refléter des re-expériences de type flashback d’un trauma (Amano & Toichi, 2014). Le protocole EMDR standard exigeant une attention soutenue et un rappel mémoriel, les auteurs ont adapté la procédure pour qu’elle soit utilisable par les aidants lors d’épisodes de détresse.
Les trois étapes clés de la méthode
Les auteurs résument la procédure en trois étapes :
- Évaluation : identifier des comportements de détresse récurrents qui pourraient refléter une ré-activation traumatique, éclairée par l’observation des aidants.
- Phase EMD : engager le patient avec calme via une stimulation tactile bilatérale (tapping), en répétant des phrases d’ancrage comme « Vous êtes en sécurité maintenant » ou « C’est terminé ».
- Installation de ressources : une fois la personne apaisée, associer une stimulation bilatérale lente à des indices sensoriels ou mnésiques évoquant le confort et la sécurité.
Les résultats de la série de cas d’Amano et Toichi (2014) ont montré des réductions substantielles et durables de l’agitation, suggérant que même une stimulation bilatérale brève et non verbale peut moduler l’arousal lié au trauma et restaurer un équilibre comportemental.
Écarter d’abord les autres causes de détresse
Un point clinique important est souligné par les auteurs : il est essentiel d’écarter d’autres causes d’agitation ou de détresse avant d’envisager la méthode OtS. Ces causes incluent :
- Faim ou soif.
- Douleur.
- Infection urinaire (UTI).
- Hyponatrémie (taux bas de sodium).
- Difficultés de communication.
L’identification précise peut être difficile, mais les aidants et cliniciens envisageant cette méthode doivent recevoir une psychoéducation sur ces causes possibles. Par exemple, en cas de suspicion d’infection urinaire, un prélèvement doit être envoyé pour analyse avant d’utiliser la méthode. En contexte non institutionnel, les circuits médicaux appropriés doivent être suivis (médecin généraliste, équipe de réponse rapide).
Hypothèses neurophysiologiques
Amano & Toichi (2014) ont conceptualisé les BPSD comme des boucles de re-expérience procédurale — des réponses traumatiques implicites encodées somatiquement. La méthode OtS exercerait son effet via :
- une entrée sensorimotrice bilatérale réduisant l’hyperactivation limbique,
- un accès rapide à la régulation parasympathique,
- une facilitation de l’intégration émotionnelle implicite quand le traitement cognitif est limité.
Ces mécanismes s’alignent sur les théories neurophysiologiques de l’EMDR (Shapiro, 2018), selon lesquelles la stimulation bilatérale alternée favorise la double attention et la reconsolidation mnésique adaptative.
Proposition d’extension n°1 : désensibilisation ciblée (desensitisation-only)
Les auteurs proposent d’utiliser la méthode OtS comme intervention de désensibilisation uniquement — sans ambition de retraitement complet — pour contenir et réduire la détresse autour d’une difficulté singulière, par exemple :
- Une sensation corporelle intrusive.
- Une charge émotionnelle ponctuelle.
- Un conflit intérieur autour d’une décision.
- Une inquiétude future imminente.
Application clinique proposée :
- Le patient identifie un focus unique (ex. : « la tension dans ma poitrine quand je pense à parler à mon/ma partenaire », « la sensation d’être tiré·e dans deux directions »).
- Le thérapeute invite le patient à remarquer la sensation ou le conflit tout en engageant une stimulation bilatérale douce (auto-tapping ou sons alternés).
- Le patient est encouragé à simplement observer les changements d’intensité, de localisation ou d’imagerie, sans analyser le contenu.
- Quand l’arousal diminue, un tapping de ressource ou de grounding peut consolider le calme.
Cette adaptation sert de « pont de régulation affective » pour les patients qui ne sont pas encore prêts au retraitement mnésique complet — par exemple ceux avec des seuils dissociatifs élevés, ou ceux confrontés à une détresse morale ou décisionnelle. Elle peut aussi être auto-administrée entre séances comme outil de stabilisation.
Proposition d’extension n°2 : enseignement aux aidants de personnes avec démence
Les auteurs rappellent que le retraitement complet des mémoires traumatiques doit toujours être conduit par un clinicien formé au protocole EMDR standard par un formateur accrédité EMDR Europe. La méthode OtS diffère du protocole standard : son objectif n’est pas le retraitement complet, mais la gestion de la détresse immédiate et de la réaction physique en se centrant uniquement sur l’expérience présente, sans diriger l’attention vers le matériel traumatique.
Dans cette perspective, les auteurs plaident pour enseigner l’outil OtS aux aidants de personnes avec démence, avec la psychoéducation associée, afin de réduire la détresse du moment liée aux BPSD. Cette approche est présentée comme s’inscrivant dans un cadre centré sur la personne : elle rencontre la personne avec démence là où elle est, dans l’instant.
L’avantage d’enseigner cette approche aux aidants en communauté est qu’ils peuvent s’appuyer sur la relation qu’ils ont déjà avec la personne dont ils prennent soin (compréhension des changements subtils), tout en intégrant intuitivement les éléments non verbaux de la relation — contact visuel, toucher, ton vocal, chant — qui peuvent enrichir l’interaction (Bender et al., 2022 ; Liu et al., 2025).
Proposition d’extension n°3 : autres populations cliniques
Les auteurs suggèrent plusieurs prolongements cliniques potentiels :
- Régulation de la crise et de la détresse aiguë : ESPT, deuil, trauma médical.
- Travail sur le conflit décisionnel ou la blessure morale : l’objectif est alors l’équilibre émotionnel plutôt que la résolution cognitive.
- Désensibilisation de la détresse somatique : patients avec douleur liée au trauma, anxiété, tension neurogène.
- Services de santé en ligne et contextes d’auto-aide : auto-tapping (parfois appelé « butterfly hug ») ou audio bilatéral pour restaurer rapidement un équilibre émotionnel.
Appel à la recherche
Les auteurs concluent que la méthode OtS représente une intervention pragmatique et neurobiologiquement fondée pour la modulation rapide de la détresse. Ils appellent à des études empiriques supplémentaires pour examiner :
- Les indicateurs physiologiques des effets.
- La faisabilité en contextes communautaires et de télésanté.
- L’intégration comme outil préparatoire ou adjuvant à l’EMDR standard.
À retenir pour la pratique clinique
Ne pas confondre avec le protocole EMDR standard. Les auteurs posent très clairement que la méthode OtS ne remplace pas le retraitement complet et ne vise pas à traiter en profondeur les mémoires traumatiques. Elle se positionne comme outil d’apaisement immédiat et de désensibilisation ciblée. Ce cadrage est essentiel pour éviter tout malentendu dans la diffusion de l’outil, notamment auprès d’aidants non cliniciens.
Un principe de précaution médicale central. L’article rappelle utilement l’importance d’écarter d’abord les causes médicales d’une agitation (douleur, infection urinaire, déshydratation, hyponatrémie, difficultés de communication). Ce réflexe médical doit précéder toute intervention psychologique. Pour les formations à destination des aidants, ce temps de psychoéducation ne peut pas être escamoté.
Un outil utile en phase de stabilisation EMDR. Pour les cliniciens EMDR, la méthode OtS peut trouver sa place dans les phases 1 et 2 (histoire et préparation), ou entre les séances, comme outil d’auto-régulation pour des patients encore éloignés du retraitement complet. Elle peut être proposée notamment aux patients avec trauma complexe, dissociation, ou fenêtre de tolérance étroite, qui ont besoin d’un outil simple et immédiatement mobilisable.
Une application possible pour les conflits décisionnels et la blessure morale. La proposition d’utiliser la méthode pour réduire la charge affective d’un conflit intérieur sans viser de résolution cognitive est stimulante. Pour les cliniciens rencontrant des patients face à des dilemmes éthiques, des ambivalences décisionnelles ou une blessure morale active, cet outil peut offrir un espace de respiration émotionnelle en séance ou en intersession.
L’enseignement aux aidants : un levier de capacity building. Pour les institutions formant des professionnels du grand âge (EHPAD, services à domicile, SSIAD), l’enseignement de la méthode OtS à des aidants familiaux ou professionnels — accompagné de psychoéducation sur les causes médicales de détresse — pourrait représenter un axe de formation continue pertinent. L’article reste toutefois silencieux sur la structuration exacte d’une telle formation ; celle-ci resterait à concevoir.
Le positionnement « dans l’instant » comme posture clinique. La philosophie de la méthode — rencontrer la personne là où elle est, dans l’instant, sans chercher à traiter en profondeur — fait écho aux principes du soin centré sur la personne en gériatrie et à l’approche Humanitude. Cette congruence peut faciliter l’intégration dans des équipes déjà formées à ces approches.
Intégrer les éléments non verbaux de la relation. Les auteurs rappellent, en citant Bender et al. (2022) et Liu et al. (2025), que le contact visuel, le toucher, le ton vocal et le chant sont des leviers non verbaux puissants auprès des personnes avec démence. Couplés à la stimulation bilatérale et aux phrases d’ancrage, ils constituent un ensemble cohérent qui dépasse la seule technique EMDR.
Un outil transférable à la télésanté et aux contextes d’auto-aide. La mention de l’auto-tapping ou butterfly hug, ainsi que des audios bilatéraux, ouvre une piste pour les pratiques de consultation à distance et les outils d’auto-régulation à proposer entre les séances. La prudence habituelle s’impose : vérifier que les patients concernés n’ont pas de contre-indications (dissociation sévère, crise, etc.).
Une base empirique encore limitée. Il faut rappeler que la littérature centrale citée (Amano & Toichi, 2014) est une série de cas, non un essai contrôlé randomisé. Les extensions proposées dans cet article de l’ETQ sont explicitement présentées comme des propositions cliniques à valider empiriquement. Pour un institut de formation attentif à la qualité des contenus, il est essentiel de transmettre cet outil avec le niveau de preuve correspondant à son état actuel : intervention prometteuse, cadre neurobiologique cohérent, données pilotes prometteuses, validation empirique étendue à construire.
Bien situer l’outil dans la hiérarchie des interventions. La méthode OtS n’a pas vocation à se substituer au protocole EMDR standard avec les patients qui peuvent en bénéficier. Elle trouve sa place là où le protocole standard n’est pas accessible (démence sévère, détresse aiguë, absence de capacité d’engagement dans un protocole long), ou en amont (préparation, stabilisation inter-séances). Cette hiérarchisation mérite d’être transmise clairement en formation.
Une question ouverte sur la définition des cibles. L’article évoque l’utilisation de la méthode pour désensibiliser une « sensation corporelle », une « charge émotionnelle » ou un « conflit décisionnel », sans cibler un souvenir précis. Cela soulève des questions d’articulation avec le modèle TAI classique, où la désensibilisation se fait habituellement à partir d’un souvenir identifié. Les cliniciens gagneront à explorer cette zone avec rigueur, en documentant leurs pratiques pour contribuer à la base de preuves appelée de leurs vœux par les auteurs.
En savoir plus
Références de l’article : Expanding the On-the-Spot EMDR method: From dementia care to broader desensitisation and emotional regulation. (2026, 1er mars). EMDR Therapy Quarterly (ETQ), EMDR Association UK.
Type de publication : article conceptuel / exploratoire dans la revue professionnelle EMDR Therapy Quarterly de l’EMDR Association UK.
Ce n’est pas une étude empirique : il s’appuie sur la littérature existante (dont Amano & Toichi, 2014) et propose des extensions cliniques à valider empiriquement.
Référence de base citée (méthode On-the-Spot) :
- Amano, T., & Toichi, M. (2014). Effectiveness of the On-the-Spot EMDR method for the treatment of behavioral symptoms in patients with severe dementia. Journal of EMDR Practice and Research, 8(2), 50–65.
Autres références citées par les auteurs :
- Bender, E. N., Savundranayagam, M. Y., Murray, L., & Orange, J. B. (2022). Supportive strategies for nonverbal communication with persons living with dementia: A scoping review. International Journal of Nursing Studies, 136, 104365.
- Korn, D. L., & Leeds, A. M. (2002). Preliminary evidence of efficacy for EMDR resource development and installation in the treatment of complex PTSD. Journal of Clinical Psychology, 58(12), 1465–1487.
- Liu, X., Zang, L., Lu, Q., Zhang, Y., & Meng, Q. (2025). Effect of massage and touch on agitation in dementia: A meta-analysis. Journal of Clinical Nursing, 34(5), 1948–1964.
- Shapiro, F. (2018). Eye Movement Desensitization and Reprocessing (EMDR) Therapy: Basic Principles, Protocols, and Procedures (3rd ed.). Guilford Press.
Aller plus loin
Formation(s) :
- La désensibilisation ciblée de la détresse somatique et la reconnexion au corps, ici envisagées dans un format bref, sont approfondies dans le séminaire EMDR avancé de Natalia Seijo, L’intégration du corps dans la prise en charge du trauma complexe et la dissociation
- La distinction entre désensibilisation ciblée et retraitement complet, illustrée ici par la méthode On-the-Spot, est approfondie dans la formation de Monika Miravet De l’EMD à l’EMDR, consacrée à l’amplitude de désensibilisation et de retraitement, du protocole EMD de Francine Shapiro au continuum EMD, EMDr, EMDR de Roy Kiessling.
Dossier(s) : Dossier EMDR et maladies physiques – somatisation



