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EMDR adapté aux addictions (AF-EMDR) pour réduire le craving dans le trouble de l’usage de l’alcool : une étude pilote contrôlée randomisée turque

Mis à jour le 9 octobre 2026

Cet article scientifique est une étude pilote contrôlée randomisée (pilot RCT) publiée dans le Journal of EMDR Practice and Research en février 2025. Les auteures, Yağmur Callak Sarğın (Département de soins à l’enfance et de services à la jeunesse, Université Uludag de Bursa, Turquie), Zeki Yüncü (Département de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Université Ege, İzmir) et Umut Kırlı (Institut sur la toxicomanie, la toxicologie et les sciences pharmaceutiques, Université Ege, İzmir), évaluent l’efficacité du protocole AF-EMDR (Addiction-Focused EMDR) sur le craving (envie compulsive de consommer) chez des patients souffrant d’un trouble de l’usage de l’alcool (TUA, en anglais Alcohol Use Disorder, AUD).

L’étude est issue de la thèse de doctorat (2023) de Yağmur Callak Sarğın, et a été enregistrée sur ClinicalTrials.gov (NCT05606900), approuvée par le Comité d’éthique de la recherche clinique de l’Université Ege.

En bref 

Une intervention brève de 3 sessions d’AF-EMDR, ajoutée au traitement habituel, permet de réduire significativement la sévérité du craving alcoolique immédiatement après l’intervention et d’améliorer la fonctionnalité globale (effet maintenu à 1 mois). L’effet sur le craving est toutefois transitoire et ne se maintient pas à 1 mois. Aucun effet significatif n’est mis en évidence sur l’expérience subjective du craving ni sur les symptômes cliniques généraux. Le faible effectif (n = 24) limite les conclusions, mais les résultats soutiennent la poursuite des recherches sur le protocole.

Résumé / Abstract

Objectif : Cette étude pilote visait à évaluer l’efficacité du traitement EMDR adapté aux addictions (AF-EMDR) sur le craving alcoolique chez des patients souffrant d’un trouble de l’usage de l’alcool (TUA), comparé au traitement habituel (TAU, treatment as usual). Sur la base du modèle du traitement adaptatif de l’information, le changement de la sévérité et de l’expérience du craving a été examiné en ciblant des souvenirs de craving supposés localisés dans la mémoire épisodique. Méthode : Un essai contrôlé randomisé a été conduit. Vingt-quatre patients avec un TUA passé ou présent ont complété l’étude (n EMDR+TAU = 12 ; n TAU = 12). L’intervention consistait en 3 sessions d’AF-EMDR. Les patients ont complété des mesures au baseline, en post-intervention et à un suivi d’un mois, évaluant la sévérité du craving, l’expérience du craving, les symptômes cliniques, l’auto-efficacité et la fonctionnalité. Résultats : Comparé au TAU, la sévérité du craving du groupe EMDR + TAU a significativement diminué après l’intervention. Le niveau de fonctionnalité du groupe EMDR + TAU a continué à augmenter après l’intervention et au suivi d’un mois. Le niveau d’auto-efficacité entre les groupes ne différait pas après l’intervention, mais celui du groupe TAU a significativement diminué au suivi d’un mois. Il n’y avait pas de différence significative entre les groupes concernant l’expérience du craving et la sévérité des symptômes cliniques. Conclusion : Dans l’ensemble, le protocole AF-EMDR est nouveau dans le champ clinique du traitement des addictions. Une limite de l’étude actuelle est la petite taille de l’échantillon, qui peut affecter la généralisabilité des résultats. Il doit être soutenu par de futurs essais contrôlés randomisés.

Points clefs 

1. Un cadre théorique inscrit dans le modèle TAI et dans une analogie mémoire du craving / mémoire traumatique

Les auteures situent leur recherche dans la continuité du modèle du Traitement Adaptatif de l’Information (TAI) de Francine Shapiro. Selon ce modèle, la psychopathologie résulte d’une incapacité à traiter et stocker une expérience dans les réseaux de mémoire épisodique, aboutissant à des représentations mal adaptées. Les auteures reprennent l’hypothèse de Michael Hase et collègues (2008) selon laquelle « addiction memory is similar to episodic memory in which traumatic memories are reprocessed in EMDR ». Si cette analogie tient, le traitement EMDR appliqué aux souvenirs de craving pourrait modifier le comportement addictif.

2. Le craving, cible clinique centrale

Le craving est défini comme « a strong desire to drink that makes it difficult to think of anything else and usually results in alcohol reuse ». Les auteures rappellent que la relation entre craving et rechute est fortement documentée : « Patients are more likely to return to alcohol use if they have more severe cravings ». Or, « even combined treatments do not have the desired effect on alcohol craving » : c’est ce constat qui justifie la recherche de nouvelles options psychothérapeutiques.

3. Un protocole AF-EMDR en 3 sessions, dérivé du modèle CravEx

Le protocole suit l’approche à 3 axes de Francine Shapiro (passé, présent, futur), appliquée non à un traumatisme mais aux souvenirs liés au craving :

  • Session 1 : le souvenir récent fort de craving alcoolique (passé).
  • Session 2 : un déclencheur actuel (trigger) provoquant le craving (présent).
  • Session 3 : un scénario futur imaginé pouvant menacer la sobriété (futur).

Le protocole utilise les 8 phases standard de l’EMDR (anamnèse, préparation, évaluation, désensibilisation, installation, scanner corporel, clôture, réévaluation), avec deux échelles spécifiques : le Level of Urge (LoU) qui remplace le SUD pour mesurer l’intensité du craving, et le Validity of Cognition (VoC) pour la cognition positive installée.

4. Un design RCT avec randomisation stratifiée

Sur 360 dossiers de patients analysés, 30 participants ont été randomisés (EMDR + TAU : n = 17 ; TAU : n = 13). Après les abandons (5 dans le groupe EMDR+TAU, 1 dans le TAU), 24 participants ont complété l’étude (12 par groupe). La randomisation était stratifiée sur l’âge, le genre, les antécédents de traitement et les scores de base (sévérité de l’addiction, craving, symptômes cliniques, traumatisme de l’enfance).

Mesures aux trois temps (baseline t₀, post-traitement à 5 semaines t₁, suivi à 1 mois t₂ soit 9 semaines) :

  • AUDIT (sévérité du TUA)
  • Childhood Trauma Questionnaire
  • Penn Alcohol Craving Scale (PACS) (sévérité du craving)
  • Craving Experience Questionnaire (intensité, imagerie, intrusion)
  • DSM-5 Cross-Cutting Symptom Scale (13 symptômes cliniques)
  • General Self-Efficacy Scale (GSE)
  • Global Assessment of Functioning (GAF)

5. Une réduction significative du craving en post-traitement, mais non maintenue à 1 mois

Pour la PACS (sévérité du craving) :

  • Baseline : EMDR+TAU Md = 19,00 ; TAU Md = 17,00 (pas de différence).
  • Post-traitement : EMDR+TAU Md = 9,00 ; TAU Md = 18,50. Différence significative entre les groupes (U = 34,000 ; P = 0,028 ; r = −0,634).
  • Suivi à 1 mois : la différence n’est plus significative (U = 50,000 ; P = 0,203).

Pour l’intensité et l’imagerie du craving (sous-scores CEQ), une réduction intra-sujet significative est observée dans le groupe EMDR+TAU, mais les comparaisons inter-groupes ne sont pas statistiquement significatives.

6. L’intrusion du craving (pensées intrusives compulsives) n’est pas modifiée

Le sous-score CEQ-intrusiveness ne varie pas significativement dans le groupe EMDR+TAU (χ² = 4,682 ; P = 0,096). Les auteures notent : « AF-EMDR treatment did not result in any change in intrusive thoughts, which are a compulsive element of craving ». Ce point appelle à la prudence car l’intrusion est précisément un élément clé du passage à l’acte.

7. Une amélioration robuste et durable de la fonctionnalité globale (GAF)

Le score GAF, qui évalue le fonctionnement social, professionnel et psychologique, augmente significativement dans le groupe EMDR+TAU et cette amélioration se maintient à 1 mois :

  • Baseline : EMDR+TAU Md = 65 ; TAU Md = 55.
  • Post-traitement : EMDR+TAU Md = 75 ; TAU Md = 55 (U = 19,500 ; P = 0,002 ; r = −0,894).
  • Suivi à 1 mois : EMDR+TAU Md = 80 ; TAU Md = 55 (U = 21,000 ; P = 0,003 ; r = −0,866).

C’est, avec le craving, l’effet le plus marqué de l’étude, et celui qui se maintient le mieux.

8. Un effet protecteur sur l’auto-efficacité

Si l’auto-efficacité (GSE) ne diffère pas entre les groupes en post-traitement, une différence significative apparaît à 1 mois (U = 38,000 ; P = 0,049 ; r = −0,567). L’analyse des trajectoires montre que ce résultat ne vient pas d’une hausse dans le groupe EMDR+TAU, mais d’une baisse dans le groupe TAU. Les auteures interprètent : « The treatment may have helped participants to maintain their existing self-efficacy levels ».

9. Pas d’effet significatif sur les symptômes cliniques généraux

Sur le DSM-XC (13 symptômes cliniques dont dépression, anxiété, troubles du sommeil, etc.), aucune différence significative entre les deux groupes n’est observée aux trois temps. Dans le groupe TAU seul, une diminution intra-sujet du score clinique est notée entre baseline et post-traitement, mais pas dans le groupe EMDR+TAU. Les auteures appellent à examiner dans de futures études « the indirect effect of AF-EMDR intervention on comorbid clinical symptoms ».

10. Un résultat intra-session robuste sur le LoU et le VoC

L’analyse intra-session (Wilcoxon) montre des réductions importantes du LoU (de Md = 9,50 à Md = 2,00 en session 1 ; de Md = 7,00 à Md = 2,00 en session 2) et une élévation significative du VoC en session 3 (de Md = 3,00 à Md = 6,50). Les tailles d’effet sont très grandes (r ≈ −0,88 à −0,90). Cela confirme que la désensibilisation fonctionne bien dans la séance, même si l’effet inter-session à 1 mois est moins net.

11. Limites reconnues par les auteures

  • Taille d’échantillon réduite (n = 24 analysés vs 30 requis a priori après G*Power).
  • Plusieurs analyses avec une taille d’effet moyenne à grande mais sans significativité, probablement à cause du manque de puissance.
  • Une patiente du groupe EMDR+TAU a rapporté de l’irritabilité et des cauchemars à long terme : les effets secondaires n’ont pas été systématiquement mesurés au-delà de 1 mois.
  • Les mesures reposent sur l’auto-rapport (biais de désirabilité sociale possible).
  • Le suivi est limité à 1 mois, ce qui est insuffisant pour évaluer la prévention des rechutes.
  • Les patients du groupe EMDR+TAU trouvaient initialement la méthode inhabituelle, mais « it was observed that most patients left the sessions satisfied. Some of the patients wanted to continue the sessions after the research ».

A retenir pour la pratique 

L’AF-EMDR peut enrichir le panel thérapeutique du clinicien accompagnant des patients souffrant de trouble de l’usage de l’alcool, mais son usage gagne à être situé avec lucidité dans la chaîne de soins.

  • Un bénéfice immédiat sur le craving existe : 3 sessions ciblées (souvenir de craving, déclencheur actuel, scénario futur) peuvent abaisser significativement la sévérité du craving dans les semaines qui suivent le traitement. Pour des patients en période de fragilité post-sevrage, cet effet peut constituer une fenêtre thérapeutique précieuse.
  • Cet effet est transitoire : la significativité inter-groupe disparaît à 1 mois. Les auteures suggèrent d’allonger le nombre de sessions et de proposer des séances de rappel à intervalles réguliers pour maintenir le bénéfice. En pratique clinique, cela plaide pour ne pas traiter le craving comme un symptôme à neutraliser une fois pour toutes, mais comme une dimension à accompagner dans la durée.
  • La fonctionnalité globale est l’amélioration la plus solide et durable : après 3 sessions, les patients fonctionnent mieux dans leurs sphères sociale, professionnelle et personnelle, et ce bénéfice se maintient à 1 mois. Pour les cliniciens travaillant avec des patients en recovery, c’est un résultat qui peut nourrir une alliance thérapeutique centrée sur la vie quotidienne, au-delà de la seule consommation.
  • L’auto-efficacité peut être protégée par l’intervention : le groupe sans EMDR a vu son auto-efficacité diminuer avec le temps. Ce signal suggère que l’AF-EMDR pourrait avoir un effet protecteur face à l’érosion du sentiment de compétence personnelle qui accompagne souvent les trajectoires addictives.
  • Attention aux pensées intrusives compulsives : l’AF-EMDR, dans ce protocole bref de 3 sessions, ne semble pas modifier la composante intrusive du craving. Pour les patients chez qui les pensées intrusives dominent, il peut être pertinent de combiner l’AF-EMDR avec d’autres approches (TCC, techniques de régulation attentionnelle, pleine conscience).
  • Protocole applicable en ambulatoire et par des cliniciens formés : les sessions de 60 à 90 minutes, à raison d’une par semaine sur 3 semaines, sont compatibles avec une pratique de consultation classique. La thérapeute ayant administré le protocole était certifiée EMDR.
  • Évaluer les effets indésirables : un cas d’irritabilité et de cauchemars prolongés a été rapporté. Les cliniciens gagneront à prévoir un suivi structuré des effets secondaires au-delà de 1 mois, avec une attention particulière aux réactivations traumatiques chez les patients cumulant antécédents de trauma de l’enfance et TUA (ce qui est le cas dans cet échantillon, placé en catégorie de risque élevé de trauma).
  • Être transparent sur le niveau de preuve : il s’agit d’une étude pilote avec un faible effectif. Les résultats sont encourageants mais nécessitent d’être répliqués dans des échantillons plus larges et plus diversifiés, idéalement avec des mesures objectives (biomarqueurs d’alcoolisation), un suivi long terme et des mesures des rechutes.
  • Complémentarité plutôt que substitution : l’AF-EMDR est testé en adjonction au traitement habituel (médical et entretiens motivationnels), pas comme alternative. Cette position combinée (AF-EMDR + TAU) est cohérente avec la littérature qui souligne que les meilleurs résultats en addictologie s’obtiennent en combinant pharmacologie et psychothérapie.

En savoir plus 

Références de l’article : Callak Sarğın Y, Yüncü Z, Kırlı U. Eye Movement Desensitization and Reprocessing Intervention in Preventing Craving in Alcohol Use Disorder: A Pilot Randomized Controlled Trial. Journal of EMDR Practice and Research. 2025;19:Article 0001. DOI : 10.34133/jemdr.0001

Licence : Creative Commons Attribution (CC BY 4.0). Enregistrement ClinicalTrials.gov : NCT05606900. Approbation éthique : Comité d’éthique de la recherche clinique de l’Université Ege (Turquie).

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