La puissance de la curiosité clinique en EMDR : conceptualisation de cas et modèle TAI à travers un deuil périnatal

La puissance de la curiosité clinique en EMDR : conceptualisation de cas et modèle TAI à travers un deuil périnatal

Mis à jour le 1 juillet 2026

Cet article de blog de Shannon Schiefer (MA, LPC, faculté du Center for Excellence in EMDR Therapy, EMDRIA Certified Therapist™ et consultante), publié le 26 février 2026 sur le site du Center for Excellence in EMDR Therapy dirigé par Deany Laliotis, propose une réflexion clinique sur la posture curieuse du thérapeute EMDR et sur la centralité de la conceptualisation de cas à travers le modèle du Traitement Adaptatif de l’Information (TAI). L’auteure illustre son propos par une étude de cas détaillée : celui d’une patiente ayant perdu un jeune enfant et tombée enceinte en cours de thérapie, chez qui un retournement clinique brutal a nécessité la réactivation du raisonnement TAI pour identifier une mémoire non traitée.

En bref

Schiefer rappelle que les patients arrivent rarement en thérapie en expliquant pourquoi ils souffrent ; ils présentent plutôt comment ils souffrent (anxiété, dépression, difficultés relationnelles, deuil, honte, plaintes somatiques). La tâche du thérapeute EMDR consiste à cultiver une curiosité active pour identifier ce qui sous-tend les symptômes. L’auteure illustre cette posture par une vignette clinique longue sur un an et demi de suivi, mettant en évidence plusieurs points : l’importance de ne pas normaliser trop vite un changement clinique brutal ; l’utilité de l’Affect Scan pour identifier les mémoires inadéquatement traitées ; la distinction entre grief (chagrin) et mourning (deuil) ; l’importance du groupe de supervision pour ne pas sur-s’identifier à la souffrance du patient.

Résumé

Schiefer articule son propos autour de plusieurs axes :

La posture de curiosité comme outil clinique central. En tant que thérapeutes EMDR, l’écoute attentive inclut les patterns, les indices non verbaux, les discordances entre langage corporel et mots, l’histoire d’attachement et les difficultés relationnelles, tout en développant une hypothèse du problème. Cette écoute se fait en collaboration avec le patient, pour co-construire une compréhension du lien entre le passé et les symptômes présents.

Le cas clinique présenté. Une patiente en deuil d’un jeune enfant décédé a été suivie pendant un an et demi. Au fil du travail EMDR, elle a pu honorer son chagrin, sa colère et sa douleur, résoudre la confusion émotionnelle autour d’un sentiment de défectuosité (ne plus se voir comme la cause ou comme un échec), commencer à s’auto-affirmer, trouver des moyens de créer un lien durable avec son enfant décédé (présence en filigrane dans les moments de joie et de chagrin). Alors que la thérapie se transitionnait du travail de trauma vers un counseling de soutien, la patiente a annoncé une nouvelle grossesse.

Le basculement clinique. Après plusieurs semaines durant lesquelles la patiente rapportait pouvoir faire place à toute la gamme d’émotions (d’une mère endeuillée et d’une mère attendant un enfant), elle est arrivée brutalement en séance en rapportant nausées, basse énergie, peur, désintérêt pour les activités quotidiennes et besoin de solitude. Schiefer souligne qu’il aurait été facile de normaliser ce tableau en l’attribuant à la grossesse. Après validation et reconnaissance de l’expérience, la thérapeute a mobilisé les questions-clés du modèle TAI : Pourquoi souffre-t-elle ainsi ? Pourquoi maintenant ? Qu’est-ce qui, dans son passé, pourrait éclairer les symptômes présents ?

L’Affect Scan comme porte d’entrée. Un Affect Scan à partir de la sensation de nausée a permis de remonter rapidement à la mémoire de l’instant où on lui avait annoncé que son enfant allait mourir : après le départ du médecin, elle avait vomi cette nouvelle dans un évier. Cette mémoire a été retraitée avec succès. Dès la séance suivante, la patiente est revenue enthousiaste, partageant son projet d’annoncer la grossesse à sa famille et de préparer la baby shower.

La distinction grief / mourning. Schiefer cite en rétrospective : « Il ne suffisait pas de porter le chagrin de la perte traumatique de son enfant. Elle avait besoin de faire le deuil. Elle devait pouvoir continuer sa vie sans lui. » Le retraitement mnésique n’a pas visé à dépasser le chagrin, mais à donner à nouveau de la fluidité, du flux et de l’énergie vitale au corps pour traverser sa nouvelle expérience avec sens, compassion, connexion et paix.

Le rêve récurrent transformé. Après cette dernière phase de retraitement, la patiente est revenue en séance avec une nouvelle fin d’un rêve récurrent qui la laissait auparavant impuissante et sans espoir. Elle y recevait un message de son enfant : « Tu iras bien, maman. Garde ton cœur ouvert et nous serons toujours ensemble. »

La place de la supervision et des limites du thérapeute. Schiefer insiste sur l’importance de son groupe de consultation. Face à l’impuissance activée en elle par la douleur de sa patiente, ses collègues lui ont rappelé que son rôle n’était pas de réparer le chagrin (tâche impossible), mais de comprendre son propre sentiment d’impuissance. Elle rappelle que les qualités mêmes qui nous attirent vers ce travail — compassion, désir d’aider — sont aussi des vulnérabilités : sur-s’identifier à un patient risque de flouter les limites de responsabilité.

Points clefs pour la pratique 

Les patients présentent le comment, pas le pourquoi.

Schiefer rappelle une réalité clinique fondamentale : les patients arrivent avec des symptômes (anxiété, dépression, griefs, honte, plaintes somatiques) sans savoir ce qui les sous-tend. La mission du thérapeute EMDR est de cultiver la curiosité pour identifier ce « pourquoi » sous-jacent.

Les trois questions-clés du raisonnement TAI.

L’auteure formule trois questions à se poser en particulier dans les moments cliniques difficiles :

  • Pourquoi ce patient souffre-t-il de cette manière-là ?
  • Pourquoi maintenant ?
  • Qu’est-ce qui, dans son passé, informe les symptômes présents ?

Ces questions sont présentées comme le cœur de la conceptualisation de cas EMDR selon le modèle TAI.

Ne pas normaliser trop vite un changement clinique brutal.

Le cas présenté illustre l’importance de résister à l’explication plausible immédiate (ici : « c’est normal, elle est enceinte et elle a perdu un enfant »). La curiosité clinique a permis d’identifier qu’une mémoire spécifique (l’annonce médicale de la mort imminente de l’enfant) n’avait pas été traitée et se réactivait somatiquement à travers les nausées et la peur.

L’Affect Scan comme outil d’identification des mémoires non intégrées.

L’Affect Scan, à partir d’une sensation somatique (ici les nausées), a permis d’accéder rapidement à une mémoire spécifique qui n’était pas consciemment reliée au tableau présent. Cet outil est particulièrement utile lorsqu’une plainte somatique émerge sans lien verbal apparent avec une mémoire identifiée.

Distinguer grief et mourning (chagrin et deuil).

Schiefer propose une distinction clinique utile : le chagrin (grief) est la réponse émotionnelle à la perte ; le deuil (mourning) est le processus qui permet de continuer sa vie sans l’être perdu. Le retraitement EMDR n’a pas visé à faire disparaître le chagrin, mais à restaurer la fluidité permettant de vivre le présent.

L’auto-vigilance du thérapeute face à ses impulsions de sauvetage.

L’auteure nomme explicitement ses « rescuing impulses » — des impulsions de sauvetage qu’elle a observées en elle-même avec bienveillance tout en accompagnant la patiente à pleinement traverser ses émotions. Ce point invite chaque clinicien à reconnaître que ses propres activations contre-transférentielles font partie du travail.

L’impossibilité de « réparer » le chagrin.

Schiefer cite la formule qu’elle attribue à Deany Laliotis : « while there’s not always a cure, there can be healing » (« il n’y a pas toujours de guérison, mais il peut y avoir un processus de guérison »). Accepter de ne pas pouvoir enlever la perte d’un patient, tout en pouvant l’aider à vivre avec, est présenté comme une compétence clinique majeure.

La consultation de groupe comme soutien professionnel indispensable.

Schiefer conclut sur l’importance du travail en connexion avec des collègues formés à l’EMDR, à la fois pour affiner la conceptualisation, soutenir émotionnellement le thérapeute, et trouver un appui partagé dans les moments lourds.

Quand les mémoires sont retraitées, l’information adaptative trouve sa place.

L’auteure propose une formule synthétique : une fois ce qui est bloqué dans le système du patient est traité, une information plus adaptative trouve une place, offrant espace pour la guérison, la croissance et une énergie qui soutient la vie.

À retenir pour la pratique clinique 

Nourrir activement la posture de curiosité, y compris dans les cas qui semblent « se terminer ». Le cas présenté montre qu’une thérapie apparemment en phase de transition vers un counseling de soutien peut encore receler des mémoires non traitées qui émergeront à la faveur d’un événement de vie (ici, une grossesse). Garder ouverte la question « Pourquoi maintenant ? » est une discipline à maintenir jusqu’au terme du suivi.

Valider avant d’explorer, mais ne pas s’arrêter à la validation. Face à un changement clinique brutal, Schiefer valide d’abord l’expérience de la patiente, puis active la curiosité. Ce double mouvement (validation puis exploration) est transférable à de nombreux contextes cliniques.

L’Affect Scan est particulièrement utile face aux plaintes somatiques inattendues. Lorsqu’un patient rapporte une plainte somatique (nausées, tensions, sensations inhabituelles) qui ne trouve pas d’explication médicale ni de rattachement verbal immédiat à une mémoire, l’Affect Scan à partir de la sensation peut ouvrir une voie vers des mémoires inadéquatement traitées.

Penser au deuil périnatal et aux grossesses après perte. Les mémoires traumatiques liées à la perte d’un enfant peuvent se réactiver lors d’une nouvelle grossesse, même quand un long travail thérapeutique a déjà eu lieu. Les cliniciens accompagnant des femmes enceintes après une perte périnatale gagnent à anticiper cette possibilité et à ne pas attribuer tous les symptômes de grossesse à la seule physiologie.

Se former et se maintenir dans un groupe de supervision. L’article met en avant la fonction protectrice et structurante de la supervision collégiale pour les cliniciens EMDR, tant pour la qualité de la conceptualisation que pour l’hygiène émotionnelle du thérapeute.

Accepter ses limites pour mieux accompagner. Schiefer rappelle que la compassion et le désir d’aider sont des moteurs et des vulnérabilités. Identifier ses impulsions de sauvetage, travailler son propre sentiment d’impuissance en supervision, accepter qu’on ne peut pas « enlever » certaines douleurs, sont des éléments constitutifs d’une pratique durable. 

En savoir plus 

Références de l’article : Schiefer, S. (2026, 26 février). The Power of Being Curious [article de blog]. Center for Excellence in EMDR Therapy.

Type de publication : article de blog professionnel (non évalué par les pairs), publié sur le site du Center for Excellence in EMDR Therapy (Washington, DC), dirigé par Deany Laliotis. 

Auteure : Shannon Schiefer, MA, LPC, Center Faculty, EMDRIA Certified Therapist™ et Consultante.

Références citées par l’auteure :

  • Van der Kolk, B. (2014). The Body Keeps the Score: Brain, Mind & Body in the Healing of Trauma. New York: Viking Books.
  • Laliotis, D. (2020-2026). EMDR Therapy Basic Training Manual. The Center for Excellence in EMDR Therapy, Washington, DC.
  • Laliotis, D. Communication personnelle.

Aller plus loin 

Formation(s) : 

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