
Applications mobiles basées sur l’EMDR pour le TSPT chronique : une étude pilote randomisée contrôlée sur la série Healing Trauma App
Mis à jour le 4 septembre 2026
Cet article scientifique est une étude pilote randomisée contrôlée (pilot RCT) publiée dans le Journal of EMDR Practice and Research en avril 2025. Les auteurs sont Mark Grant (cabinet privé indépendant, Melbourne, Australie), Richard C. K. Lau (Sydney, Australie) et Jeff DiNardo (George Washington University, Washington DC). Il s’agit de la première étude randomisée contrôlée connue examinant l’efficacité d’applications mobiles basées sur l’EMDR pour le trouble de stress post-traumatique (TSPT).
L’étude évalue la Healing Trauma App Series (HTAS), une série de 4 applications mobiles conçues par Mark Grant lui-même, ce qui constitue un conflit d’intérêts explicitement déclaré et encadré par un comité indépendant. L’étude a été enregistrée auprès du registre des essais cliniques australien et néo-zélandais (ANZCTR, ID12622000748718).
En bref
Sur 77 participants souffrant de TSPT chronique (et probablement de TSPT complexe), ceux ayant utilisé la série d’applications HTAS (Anxiety Release, Overcomingpain, Sleep Restore, Calm and Confident) pendant 3 mois ont présenté une réduction modérée des symptômes de TSPT (effet Cohen d = 0,50) ainsi qu’une diminution des symptômes somatiques. L’effet était présent à 1 an de suivi chez ceux qui s’étaient engagés dans l’usage. Cependant, le taux d’attrition très élevé (78% à 9 mois, seuls 16 participants sur 77 complétant toute l’étude) constitue la limite principale. Les auteurs concluent que les applications EMDR représentent une voie prometteuse, particulièrement en appui à une thérapie humaine plutôt qu’en alternative autonome.
Résumé / Abstract
Les applications mobiles sont de plus en plus utilisées pour aider les individus à gérer les symptômes du trouble de stress post-traumatique (TSPT). Quelques études préliminaires suggèrent que les applications ont un potentiel, mais font également face à de nombreux défis. Malgré les caractéristiques uniques de la thérapie EMDR (désensibilisation et retraitement par mouvements oculaires) et son efficacité sur le TSPT, aucune recherche n’a porté sur des applications mobiles basées sur cette méthode. Cette étude pilote a examiné la faisabilité, la sécurité et l’utilité potentielle de 4 applications basées sur l’EMDR, la Healing Trauma App Series (HTAS), conçues pour les personnes souffrant de TSPT avec des problèmes comorbides tels que des problèmes somatiques. Le recrutement en ligne a permis d’inclure 77 personnes souffrant de TSPT chronique et de douleur, qui ont été randomisées soit dans le groupe de traitement (n = 38), soit dans une condition liste d’attente (n = 39). Les participants du groupe de traitement ont reçu les 4 applications composant la série HTAS, avec pour consigne de les utiliser quotidiennement (« selon les besoins ») pendant 3 mois. Les participants ayant utilisé les applications pendant la période de traitement ont connu des réductions modérées des symptômes de TSPT. Les résultats ont été confondus par des taux élevés d’abandon, un problème courant dans la recherche sur les applications. Les implications pour la recherche future et la conception d’applications sont discutées. Une étude à plus grande échelle d’applications mobiles basées sur l’EMDR, avec certaines modifications pour répondre aux limites rencontrées dans cette étude, est recommandée.
Points clefs
1. Une première exploration scientifique d’applications EMDR
Comme le soulignent les auteurs, malgré le statut reconnu de l’EMDR dans le traitement du TSPT et l’existence de 25 applications EMDR recensées en 2018 par Stephanie A. Marotta-Walters et collègues, « aucune recherche n’a porté sur des applications mobiles basées sur cette méthode ». Cette étude comble donc une lacune notable, d’autant que la plupart des applications EMDR existantes sont conçues comme adjuvants à une thérapie (pour faciliter la stimulation bilatérale), alors que la HTAS vise la gestion autonome des symptômes.
2. Une série de 4 applications ciblant les comorbidités les plus fréquentes du TSPT
La Healing Trauma App Series comprend :
- Anxiety Release Based on EMDR : 12 exercices d’entraînement cérébral et de gestion de l’anxiété, incluant stimulation bilatérale guidée et non guidée (audio et visuelle), exercice du lieu sûr, exercice d’état du moi. Versions masculine et féminine disponibles pour les voix guidées, afin de ne pas réactiver des souvenirs traumatiques liés à une voix masculine.
- Overcomingpain Based on EMDR : 20 sessions audiovisuelles ciblant la douleur somatique liée au TSPT, avec imagerie (lumière apaisante, brume anesthésiante), exercices de ressourcement, suggestions hypnotiques et une séance de pseudo-biofeedback basée sur une signature IRMf de la douleur.
- Sleep Restore Based on EMDR : 18 sessions ciblant l’insomnie liée au TSPT (hypervigilance, cauchemars, inquiétude, sentiment d’insécurité), avec une histoire du Nightwatchman (veilleur de nuit), induction hypnotique, musique douce, sons de la nature et stimulation bilatérale. Questionnaire d’évaluation générant des playlists adaptées.
- Calm and Confident Based on EMDR : 10 méditations guidées combinant stimulation bilatérale, musique et suggestions de renforcement du moi. Inclut une séance peaceful journey et un exercice d’état du moi visant à réparer les ruptures adulte-enfant liées au trauma.
Chaque application propose de l’information sur la problématique abordée, son lien avec le TSPT, et sur l’EMDR.
3. Un ancrage théorique dans le modèle TAI
Les applications reposent explicitement sur le modèle du Traitement Adaptatif de l’Information (TAI) proposé par Francine Shapiro. Les auteurs rappellent que selon ce modèle, « tous les êtres humains possèdent une capacité innée à traiter l’information de manière adaptative », et que la stimulation bilatérale active cette capacité en diminuant l’activation physiologique, les comportements d’évitement et l’activité neurale dans les régions cérébrales associées au TSPT. Les vitesses de stimulation bilatérale varient entre 0,42 Hz (« lent ») et 2,0 Hz (« rapide »), selon les protocoles de ressourcement versus retraitement.
4. Une stratégie EMD distincte du retraitement EMDR complet
Les auteurs précisent une distinction importante : les sessions de stimulation bilatérale non guidée constituent une stratégie EMD (désensibilisation par mouvements oculaires), non un retraitement EMDR complet. L’utilisateur est invité à se concentrer sur le symptôme présent (anxiété, insomnie, douleur) associé à la stimulation bilatérale et à « simplement remarquer ». L’intention est de gérer les symptômes, pas de reproduire le retraitement EMDR, qui requiert un cadre thérapeutique.
5. Un design randomisé en deux bras
77 participants ont été randomisés (logiciel Study Randomizer, méthode des blocs permutés de taille 2) :
- Groupe traitement : n = 38
- Groupe liste d’attente : n = 39
Inclusion : score ≥ 33 à la PCL-5, diagnostic de TSPT depuis plus de 2 mois, anglophones, ≥ 18 ans.
Exclusion : absence d’accès aux applications, idéations suicidaires ou homicidaires, diagnostic psychotique ou bipolaire, non-anglophones, trouble dissociatif, trouble mental organique, abus de substances, déficience cognitive significative.
Mesures : PCL-5 (PTSD Checklist for DSM-5) et PHQ-15 (Patient Health Questionnaire, symptômes somatiques) à 4 temps : baseline (T1), 1 mois post-intervention (T2), 3 mois (T3), 6 mois (T4). Durée d’utilisation prescrite : au moins une application par jour pendant 12 semaines, « selon les besoins ».
6. Un échantillon vraisemblablement en TSPT complexe
87% des participants (67 sur 77) étaient des femmes, avec un âge moyen de 45 ans et une durée moyenne de TSPT de 10,4 ans (étendue de 6 mois à 30 ans). Les types de traumatismes rapportés incluaient abus physiques, sexuels et émotionnels, violence conjugale, agression, vol, accidents de la route et interventions chirurgicales multiples. Les auteurs notent : « Beaucoup de participants avaient vécu plus d’un événement traumatique, souvent sur une période prolongée. Ceci, combiné aux niveaux de symptômes somatiques rapportés, suggère qu’ils souffraient probablement de TSPT complexe. »
Le score moyen PHQ de 18,75 indiquait une sévérité somatique élevée ; 95% des participants rapportaient des problèmes comorbides physiques et mentaux. 52% suivaient une thérapie concurrente.
7. Un taux d’attrition majeur
Le taux d’attrition a été substantiel : 63% à T2, atteignant 78% à T4. Seulement 16 participants sur 77 ont complété toute l’étude (baseline + 3 temps de suivi), répartis également entre groupe contrôle (8) et groupe traitement (8). C’est la limite méthodologique principale de l’étude, que les auteurs discutent longuement en la situant dans la littérature sur les applications de santé mentale (où les taux d’engagement sont souvent faibles).
8. Une réduction modérée mais significative des symptômes de TSPT
Pour les participants ayant complété l’étude :
- Groupe traitement : score PCL-5 moyen de 58,25 à T1 (baseline) diminuant à 28,62 à T4 (réduction de 57,8%)
- Groupe contrôle : score moyen de 43,75 à T1 diminuant à 35,75 à T4 (réduction de 42,9%)
L’ANOVA à mesures répétées a montré un effet principal du temps significatif (F = 10,58 ; P = 0,00019). L’effet Cohen d = 0,50 indique un effet modéré, que les auteurs qualifient de « notable, mais pas substantiel ». L’interaction temps × groupe n’était pas significative (F = 1,59 ; P = 0,20).
9. Une amélioration parallèle des symptômes somatiques
Chez 8 participants du groupe traitement ayant complété l’étude, le score PHQ-15 moyen est passé de 16,3 à T1 à 9,1 à T4, correspondant à une sévérité somatique faible selon Kurt Kroenke et collègues. Dans le groupe contrôle, la variation était moindre (16,4 à 13,8). Les auteurs soulignent la nature bidirectionnelle de la relation entre TSPT et symptômes somatiques, conformément à la méta-analyse de Ynske R. van Rood et Carlijn de Roos (2009) sur l’EMDR dans les symptômes médicalement inexpliqués.
10. Un engagement qualitatif plus révélateur que l’usage statistique
Une seule participante a complété le journal d’usage quotidien : elle faisait en moyenne 18 minutes par jour à travers une ou plusieurs applications, et figurait parmi ceux ayant connu les améliorations les plus significatives. Elle n’avait pas accès à sa thérapeute habituelle à ce moment-là.
Les auteurs notent également :
- Une jeune mère a utilisé Anxiety Release pour gérer ses émotions négatives liées aux difficultés d’allaitement.
- Une participante a trouvé les applications utiles pour la régulation émotionnelle pendant une période d’indisponibilité de sa thérapeute.
- Plusieurs participants ont exprimé préférer avoir des applications séparées pour chaque problème.
11. Un effet indésirable rapporté, géré de manière adaptative
Une participante a arrêté d’utiliser les applications après que celles-ci aient déclenché « des pensées obsessionnelles au sujet d’un souvenir traumatique ». Elle a su reconnaître son besoin de thérapie en face à face et a entrepris une démarche de soin. Les auteurs soulignent que ce cas illustre la tension fondamentale des applications en santé mentale : la sécurité d’un cadre contrôlé contre la flexibilité d’un accès autonome.
12. Des limites reconnues ouvrant la voie à des améliorations
Les auteurs identifient plusieurs pistes pour les recherches futures :
- Durée d’intervention trop longue : 3 mois serait excessif ; Evelyn Bröcker et collègues (2023) ont montré qu’une durée réduite à 4 semaines augmentait l’engagement.
- Soutien humain insuffisant : une méta-analyse récente a montré que les interventions numériques sont plus efficaces avec soutien humain. Kyle Possemato et collègues (2016) ont trouvé un engagement accru chez les utilisateurs d’applications TSPT soutenus par un clinicien.
- Ajout de fonctionnalités motivationnelles : invites, points, niveaux inspirés des jeux, appels de suivi réguliers.
- Hétérogénéité excessive : probable dominance du TSPT complexe, qui répond moins bien aux thérapies traditionnelles.
- Suivi des effets indésirables : plus étroit, avec évaluations hebdomadaires.
Les auteurs concluent : « l semble possible que l’utilisation la plus efficace des applications implique qu’elles occupent un espace hybride dans lequel elles viennent en supplément de la thérapie.»
À retenir pour la pratique clinique
Les applications mobiles basées sur l’EMDR apparaissent comme des outils d’appui clinique potentiellement utiles, à positionner dans une logique de complémentarité plutôt que de substitution.
- Les applications ne remplacent pas la thérapie EMDR, elles visent la gestion des symptômes : les auteurs distinguent clairement la stratégie EMD (désensibilisation) de la thérapie EMDR complète. Pour les cliniciens, cela signifie qu’il est cohérent de proposer ces applications comme outil d’intersession ou de soutien entre deux séances, mais pas comme protocole de retraitement à domicile.
- L’effet observé est modeste (d = 0,50) mais comparable à d’autres applications TSPT : les cliniciens peuvent informer les patients que les données actuelles suggèrent un bénéfice modéré sur la gestion des symptômes, sans promettre d’effet transformatif.
- Le soutien humain reste décisif : dans cette étude comme dans d’autres, les utilisateurs engagés étaient le plus souvent référés par un thérapeute. Proposer explicitement l’application à un patient, en expliquer les objectifs, demander des retours lors des séances suivantes, tout cela renforce l’usage et les bénéfices.
- Anticiper la question du TSPT complexe : l’échantillon de cette étude semble avoir majoritairement été composé de patients en TSPT complexe. Les cliniciens travaillant avec ce type de profil peuvent rappeler que les applications ne sont pas conçues pour retraiter les mémoires traumatiques complexes mais pour aider à la régulation entre séances.
- Intégrer une vigilance sur les effets indésirables : le cas rapporté d’une participante dont les applications ont réactivé des pensées obsessionnelles illustre la nécessité de prévenir le patient qu’en cas de trouble majoré, il doit arrêter l’application et prendre contact. Une consigne claire de ce type renforce la sécurité de l’usage.
- Adapter la durée d’usage aux besoins symptomatiques : la prescription « au moins une fois par jour, selon les besoins » semble cohérente, mais la littérature suggère qu’une durée courte (4 semaines) avec consignes précises peut être plus engageante qu’une durée longue (3 mois) sans structure.
- Repérer les patients pour qui l’application peut combler un manque temporaire : pauses thérapeutiques, périodes d’attente, indisponibilité du thérapeute. Plusieurs participantes ont utilisé l’application dans ce registre avec bénéfice.
- Réfléchir au positionnement éthique : l’auteur de l’étude est le concepteur des applications évaluées. Cette transparence est un modèle à imiter, mais elle invite aussi à la prudence dans la lecture des résultats. Les cliniciens qui recommanderaient ces applications gagneront à vérifier leurs propres sources de financement ou affiliations lorsque pertinent.
- Penser la dose thérapeutique minimale : la seule participante ayant rempli le journal quotidien, et qui a bénéficié le plus de l’intervention, utilisait l’application 18 minutes par jour. Ce chiffre reste anecdotique (n = 1), mais il peut offrir un repère clinique de travail pour les patients souhaitant un cadre.
- Transparence sur le niveau de preuve : il s’agit d’une étude pilote, avec un effectif final très limité (16 participants sur 77) et un taux d’attrition majeur. Les résultats doivent être présentés aux patients comme « prometteurs mais préliminaires », et ne justifient pas une recommandation systématique.
En savoir plus
Références de l’article : Grant M, Lau RCK, DiNardo J. Feasibility and Potential Efficacy of a Mobile App Series Based on Eye Movement Desensitization and Reprocessing: A Pilot Randomized Control Trial with Posttraumatic Stress Disorder and Comorbid Problems. Journal of EMDR Practice and Research. 2025;19:Article 0003. DOI : 10.34133/jemdr.0003
Licence : Creative Commons Attribution (CC BY 4.0). Enregistrement ANZCTR : ID12622000748718.
Conflit d’intérêts explicitement déclaré : l’auteur principal, Mark Grant, est le concepteur et propriétaire des applications évaluées, et perçoit des revenus de leur vente. Pour limiter ce biais, un comité de revue indépendant composé de 3 thérapeutes formés à l’EMDR a supervisé l’étude, et la randomisation, la collecte de données et l’analyse statistique ont été confiées à un tiers indépendant. Cette transparence est conforme aux standards internationaux, mais le lecteur est invité à en tenir compte dans l’interprétation.
Cadre géographique et culturel : étude conduite en Australie, avec recrutement en ligne majoritairement anglophone. La transposition au contexte francophone est a priori possible (les applications existent en versions iOS et Android), mais elle reste conditionnée par la disponibilité linguistique et par l’adhésion culturelle des patients francophones à ce format.
Cet article mentionne que l’une des applications (Anxiety Release) avait déjà été évaluée favorablement par Stephanie A. Marotta-Walters et collègues (2018) dans une revue des applications EMDR disponibles. Les cliniciens intéressés peuvent également consulter le case report de Mark Grant (2014) sur l’usage d’une application EMDR pour le syndrome du canal carpien.
Aller plus loin
Formation(s) :
- Travailler à distance en thérapie EMDR
- la distinction entre stratégie EMD (désensibilisation, gestion des symptômes) et retraitement EMDR complet, posée explicitement par les auteurs de cette étude, est au cœur de la formation de Monika Miravet De l’EMD à l’EMDR, consacrée à l’amplitude de désensibilisation et de retraitement, du protocole EMD de Francine Shapiro au continuum EMD, EMDr, EMDR de Roy Kiessling.
Article logiciels et applications EMDR
Dossier(s) : EMDR en ligne et Equipements et logiciels pour les praticiens EMDR



