Quelle amplitude de retraitement ce patient peut-il soutenir aujourd'hui ?. Entretien avec Monika Miravet autour de l'EMD, de l'EMDr et de l'EMDR

Quelle amplitude de retraitement ce patient peut-il soutenir aujourd’hui ?. Entretien avec Monika Miravet autour de l’EMD, de l’EMDr et de l’EMDR

Mis à jour le 19 septembre 2026

La thérapie EMDR est née d’une observation clinique : en travaillant sur la désensibilisation des souvenirs perturbants, Francine Shapiro a constaté que ses patients associaient spontanément à d’autres événements de vie, que le traitement se généralisait, et qu’un véritable retraitement se déroulait. De cette découverte de l’EMD est issu un modèle thérapeutique beaucoup plus large, le Traitement Adaptatif de l’Information (TAI).

Mais l’EMD n’a pas pour autant disparu. Entre une simple désensibilisation focalisée et un retraitement pleinement ouvert, il existe toute une palette de nuances. C’est cet espace intermédiaire que Roy Kiessling a formalisé sous le nom d’EMDr (avec un « r » minuscule), dans le cadre de son Processing Continuum.

Dans cet entretien, Monika Miravet revient sur ce continuum et sur une question qui traverse sa pratique de clinicienne et de formatrice : non pas seulement « Peut-on faire de l’EMDR ? », mais « Quelle amplitude de désensibilisation et de retraitement ce patient peut-il soutenir aujourd’hui ? ». Elle partage les situations cliniques où un retraitement plus contenu lui paraît indiqué (trauma récent, tendances dissociatives, ressources de stabilisation limitées, défenses encore actives, trauma complexe, contraintes de temps ou de cadre), les bénéfices observés pour le patient, et les erreurs les plus fréquentes chez les praticiens qui découvrent l’EMD.

Monika Miravet est psychologue clinicienne en libéral à Paris. Elle intervient comme formatrice accréditée par EMDR Europe, superviseur et facilitatrice dans le cadre de la formation initiale en EMDR pour l’IFEMDR. Cet entretien accompagne la formation De l’EMD à l’EMDR, qu’elle anime.

Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser spécifiquement à l’EMD, au-delà de l’EMDR standard que vous pratiquez ?

En tant que clinicienne, j’ai d’abord été frappée par l’efficacité de l’EMD auprès de patients ayant vécu des événements récents. Lorsque le trauma est majeur, les personnes sont souvent submergées par les symptômes : flashbacks, reviviscences, hyperactivation émotionnelle ou corporelle. Dans ces moments-là, il paraît parfois difficile d’appliquer immédiatement un protocole EMDR standard alors même que l’urgence est d’aider le patient à retrouver un minimum de stabilité.

L’EMD m’a alors semblé particulièrement précieux. Dans certaines situations, il permet de diminuer rapidement la détresse émotionnelle, d’atténuer l’intensité de certaines réactions et de favoriser une première intégration de l’expérience, sans nécessairement ouvrir un retraitement complet.

Mais progressivement, ma réflexion s’est élargie au-delà du seul trauma récent. J’ai commencé à retrouver cette même question dans de nombreuses situations cliniques : patients présentant peu de ressources de stabilisation, tendances dissociatives, trauma complexe, contraintes de temps ou encore difficultés à aborder certaines périodes de leur histoire. À chaque fois, la question n’était pas seulement : « Peut-on faire de l’EMDR ? », mais plutôt : « Quelle amplitude de désensibilisation et de retraitement ce patient peut-il soutenir aujourd’hui ? »

C’est cette réflexion clinique qui m’a conduite à m’intéresser davantage à l’EMD, puis aux travaux de Roy Kiessling sur le Processing Continuum. J’ai eu envie de mieux comprendre comment ajuster le degré d’ouverture du retraitement et, surtout, de transmettre aux praticiens des repères concrets pour le faire. C’est de cette réflexion qu’est née cette formation.

En quelques mots, comment expliquez-vous la différence entre EMD, EMDr et EMDR à un praticien déjà formé ?

Historiquement, l’EMD est à l’origine de l’EMDR. On y retrouve l’un des mécanismes centraux de l’approche : la désensibilisation d’une expérience perturbante grâce aux stimulations bilatérales alternées. L’EMD a ensuite évolué vers l’EMDR, lorsque Francine Shapiro a remarqué que ses patients associaient à d’autres événements de vie, que le traitement se généralisait, et qu’un véritable apprentissage se déroulait sous ses yeux : un retraitement.  F. Shapiro a fondé un modèle thérapeutique beaucoup plus large, le Traitement Adaptatif de l’Information, incluant un travail sur le passé, le présent et le futur, ainsi qu’un ensemble d’interventions qui dépassent largement les phases de désensibilisation et de retraitement.

Pour autant, cela ne signifie pas que l’EMD serait une version « incomplète » de l’EMDR. Dans certaines situations, elle répond parfaitement au besoin du patient. L’EMD s’intègre dans la thérapie EMDR. 

L’EMDr se situe, selon moi, entre ces deux extrêmes. Il permet d’aller au-delà de la simple désensibilisation tout en n’engageant pas forcément le même niveau de retraitement qu’une séance EMDR. Cela offre une palette de possibilités intermédiaires qui permet d’adapter l’intervention au contexte, au moment de vie du patient et à ses objectifs.

C’est probablement ce qui me passionne le plus dans ce sujet : apprendre à ajuster l’amplitude du retraitement plutôt que considérer qu’il n’existe qu’une seule manière de travailler. Ce que le thérapeute estime souhaitable n’est pas toujours ce que le patient souhaite ou peut traverser à un moment donné. Certains thérapeutes consultent dans des contextes où le cadre de travail ne permet pas toujours un suivi long : services d’urgence, structures de soins limitées dans le temps, accompagnements ponctuels ou autres contraintes institutionnelles. Le travail thérapeutique est souvent un processus qui se construit par étapes, et il est précieux de disposer de plusieurs niveaux d’intervention pour accompagner cette progression.

L’idée de « continuum » de Roy Kiessling occupe une place dans la formation : qu’est-ce qu’elle change concrètement dans la pratique ? 

Je trouve que l’apport majeur de Roy Kiessling est d’avoir formalisé quelque chose que beaucoup de cliniciens faisaient déjà intuitivement. Dans la pratique, nous n’avons pas toujours besoin – ou pas toujours la possibilité – de mener un retraitement complètement tel qu’il est proposé dans le protocole standard EMDR. Pourtant, entre une simple désensibilisation focalisée et un retraitement pleinement ouvert, il existe une palette de nuances.

L’idée de Kiessling a été de donner un nom à cet espace intermédiaire : l’EMDr, avec un « r » minuscule. On retraite déjà l’information, mais de façon plus contenue, plus guidée, avec une amplitude d’ouverture moindre. Le patient peut associer, mais le thérapeute maintient davantage le cap sur la cible ou sur une zone limitée du réseau de mémoire.

Concrètement, cela change notre manière de penser l’intervention. La question n’est plus seulement : « Est-ce que je fais de l’EMD ou de l’EMDR ? », mais plutôt : « Quel degré d’ouverture du retraitement ce patient peut-il soutenir ? » Cela permet d’ajuster notre travail à la stabilité du patient, à ses ressources, à la situation clinique ou encore aux contraintes du contexte thérapeutique.

Je trouve cette façon de penser particulièrement utile, car elle nous éloigne d’une vision binaire et nous fait travailler au plus près de la clinique.

Dans quelles situations un retraitement « contenu » vous paraît-il plus indiqué qu’un EMDR complet ? 

Dans beaucoup plus de situations qu’on ne l’imagine. Je pense notamment aux événements récents, lorsqu’il s’agit avant tout de diminuer la charge émotionnelle d’une perturbation précise sans ouvrir l’ensemble du réseau de mémoire. C’est également souvent le cas chez les patients présentant des tendances dissociatives, une régulation émotionnelle fragile ou peu de ressources de stabilisation disponibles.

Je trouve aussi cette approche particulièrement utile lorsque certains mécanismes de protection restent très actifs. Certains patients minimisent encore ce qu’ils ont vécu, idéalisent certaines figures importantes de leur histoire ou ne sont pas encore prêts à explorer certaines périodes de leur vie. Dans ces situations, un retraitement plus contenu permet souvent de travailler sans entrer en conflit avec des défenses qui ont encore une fonction protectrice.

Enfin, dans les situations de trauma complexe, ou lorsqu’un événement récent survient sur un terrain déjà chargé d’expériences traumatiques, il peut être préférable d’avancer progressivement, cible après cible, plutôt que d’ouvrir trop largement le réseau de mémoire.

Au fond, la question n’est pas de savoir s’il faut faire moins de retraitement, mais plutôt quel degré d’ouverture le patient est en mesure de soutenir à ce moment précis de son parcours thérapeutique.

Qu’est-ce qui change pour le patient quand on ajuste bien l’amplitude de retraitement ? 

La première chose, c’est que le travail devient possible. Lorsqu’on ajuste correctement l’amplitude du retraitement, on peut commencer à travailler là où, autrement, on risquerait un débordement, une dissociation ou un arrêt prématuré du processus thérapeutique.

Pour le patient, cela signifie qu’il peut avancer à son rythme tout en faisant de véritables progrès. Même lorsqu’un retraitement reste très contenu, il est possible de diminuer la charge émotionnelle de certains souvenirs, de réduire des symptômes envahissants, de retrouver de la souplesse psychique et de libérer une partie de l’énergie mobilisée par la gestion permanente de la détresse.

J’observe également que ces expériences de réussite contribuent souvent à élargir progressivement la fenêtre de tolérance. À mesure que le patient fait l’expérience qu’il peut s’approcher de certains souvenirs sans être débordé, sa confiance dans le processus thérapeutique augmente et de nouvelles possibilités de travail deviennent accessibles.

Enfin, cette approche permet souvent de répondre à une demande fréquente des patients : commencer un travail de désensibilisation et de retraitement sans attendre que toutes les conditions idéales soient réunies. Dans certaines situations, il est possible de commencer modestement, de « grappiller » du terrain, tout en respectant le rythme et les capacités du patient. C’est parfois ce qui permet ensuite d’aller plus loin.

Quelle erreur voyez-vous le plus souvent chez des praticiens qui découvrent l’EMD ? 

En tant que formatrice, j’insiste beaucoup sur la rigueur dans l’application du protocole et notamment sur les phases de désensibilisation et de retraitement. Lorsque l’on débute, il est important de faire confiance au processus et de ne pas vouloir le contrôler à tout prix. Les praticiens ont parfois tendance à intervenir trop vite, à vouloir comprendre, orienter ou corriger ce qui se passe, alors que le retraitement a souvent intérêt à suivre son cours.

Paradoxalement, une autre erreur consiste à vouloir appliquer l’EMD de façon trop rigide. Si l’EMDR standard est possible, alors il est généralement préférable de rester au plus près du protocole. Mais lorsque nous choisissons l’EMD, c’est souvent parce qu’une situation clinique particulière nous conduit à davantage de contenance : complexité du tableau, stabilité insuffisante, dissociation, contraintes de contexte ou de temporalité.

Dans ces situations, l’objectif n’est pas de faire entrer le patient dans le protocole à tout prix. L’objectif est de mettre le protocole au service du patient. L’EMD est finalement moins une simplification de l’EMDR qu’une manière différente d’ajuster notre intervention à la réalité clinique.

L’erreur la plus fréquente est peut-être là : vouloir absolument que le retraitement se déroule comme on l’avait imaginé, plutôt que d’observer ce que le patient est réellement capable de soutenir à cet instant. La clinique doit toujours garder le dernier mot.

À qui s’adresse vraiment cette formation, et à qui s’adresse-t-elle moins ? 

Cette formation s’adresse avant tout aux praticiens EMDR qui utilisent peu ou pas l’EMD dans leur pratique, ou qui ne se sentent pas suffisamment à l’aise avec cette approche pour l’intégrer naturellement à leur raisonnement clinique. Elle s’adresse également à ceux qui n’ont jamais entendu parler de l’EMDr ou qui s’interrogent sur la façon d’adapter le degré d’ouverture du retraitement en fonction des patients et des situations.

Je pense notamment aux thérapeutes qui travaillent dans des contextes où le nombre de séances est limité, qui interviennent auprès de patients présentant des difficultés de stabilisation, ou qui rencontrent régulièrement des situations où l’EMDR standard paraît difficile à mettre en œuvre immédiatement.

À l’inverse, cette formation apportera probablement moins à des praticiens qui utilisent déjà régulièrement l’EMD, qui ont développé une réflexion approfondie sur les différentes amplitudes de retraitement et qui se sentent déjà à l’aise pour ajuster leur intervention en fonction de la situation clinique.

Qu’est-ce qu’un participant saura faire à la fin qu’il ne savait pas faire en arrivant ? 

Je ne peux évidemment pas présumer des connaissances de chaque participant à son arrivée. En revanche, mon objectif est qu’ils repartent avec davantage de repères pour décider quand utiliser l’EMD, quand envisager un EMDr et quand privilégier un retraitement plus ouvert.

J’espère également qu’ils auront une compréhension plus fine de l’EMD lui-même, de ses indications, de ses limites et de ses possibilités cliniques. Plus largement, l’idée est qu’ils puissent enrichir leur palette d’interventions et gagner en souplesse dans leur manière d’utiliser la désensibilisation et le retraitement.

Quelle place donnez-vous à la pratique en trios, et pourquoi est-ce essentiel ? 

La pratique occupe une place centrale dans cette formation puisque deux demi-journées complètes lui sont consacrées. La première est dédiée à l’EMD, la seconde à l’EMDr.

Comme dans les formations EMDR, les exercices se déroulent en trios afin que chaque participant puisse expérimenter successivement les rôles de thérapeute, de patient et d’observateur. Cette expérience directe est, à mon sens, irremplaçable. On comprend certaines notions intellectuellement, mais c’est souvent en les vivant que l’on mesure réellement leurs effets, leurs limites et leurs subtilités.

J’accorde également de l’importance au travail personnel réalisé dans le cadre de la formation. Même lorsqu’il reste limité et encadré, il permet souvent aux participants de mieux comprendre ce que vivent leurs patients. Il arrive aussi que cette expérience leur donne envie d’approfondir certains aspects de leur propre histoire dans un cadre thérapeutique adapté.

S’il ne fallait retenir qu’une chose de ces deux jours, quelle serait-elle ?

Si les participants repartent en utilisant davantage l’EMD et en ayant intégré la possibilité d’ajuster l’amplitude de la désensibilisation et du retraitement en fonction de la situation clinique, alors j’aurai atteint mon objectif.

Aller plus loin 

Formation(s) : De l’EMD à l’EMDR avec Monika Miravet 

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