Approche intégrative inter et intra du trauma

Un article Approche intégrative inter et intra du trauma, de Michel Silvestre, publié dans Thérapie Familiale

Article publié en français – accès libre en ligne

Résumé 

Le traitement des incidents traumatiques et de leurs conséquences neuropsychologiques, individuelles et relationnelles nécessite une approche thérapeutique complexe de multi-niveaux permettant de répondre aux dimensions multiples de la blessure. 

Cet article présente une réflexion sur l’articulation de deux paradigmes, celui de la thérapie familiale et celui de la thérapie EMDR pour proposer une réponse thérapeutique permettant d’appréhender cette complexité.

Modèle de traitement intégratif complexe 

Tout d’abord interpeller dès que possible le conjoint ou la famille, attitude que les systémiciens connaissent bien. Ne pas attendre la sacro-sainte demande de psychothérapie et faire ce que Michel Delage appelle « une proposition d’aide ». La recherche nous a appris qu’en situation de trauma, une thérapie non directive augmente les symptômes de dissociation et donc que la structure de l’intervention est protectrice.

Ce modèle de traitement est un travail d’intégration multi-niveaux, celui de la thérapie individuelle pour l’enfant ou l’adulte qui souffre du trauma et celui de la thérapie relationnelle familiale pour la souffrance de la famille ou du couple (Morris-Smith et Silvestre, 2013). Nous devons garder à l’esprit que lors d’un trauma, les parents quand la victime est un enfant ou l’autre partenaire pour un couple, peuvent avoir été sujets à la réactivation d’éléments traumatiques de leurs histoires personnelles (Silvestre, 2010).

Une intervention intégrative va donc articuler la clinique individuelle dans sa dimension diachronique autour du regard intrapsychique ou de pensée linéaire (le comportement symptomatique de la personne traumatisée) avec la clinique relationnelle dans sa dimension synchronique autour du regard interactionnel ou de pensée circulaire (le dysfonctionnement familial en relation avec la situation traumatique).

Les questions qui se posent au thérapeute sont multiples : qui est traumatisé, quel point d’entrée suivre dans cette situation, individuel et/ou relationnel, comment les tricoter ensemble ? Qui rencontrer en consultation en premier, l’enfant ou l’adulte traumatisé, la famille, le couple ? Comment organiser le déroulement des séances ?  (…) 

 (…) En résumé, nous pouvons dire que l’apport du contexte familial peut ainsi assurer la régulation émotionnelle d’un enfant traumatisé quand le cortex préfrontal de celui-ci ne peut plus.

  • Comment dans cette perspective intégrative le thérapeute s’y retrouve-t-il ?
  • Quelle est sa place, est-il un thérapeute familial, un thérapeute individuel ?
  • Comment garde-t-il sa manœuvrabilité en termes d’affiliation ? (…) 

Un thérapeute intégratif face au trauma

Comme nous l’avons déjà dit, nous devons passer d’une culture de la demande chez le patient à une culture de l’offre d’aide chez le thérapeute. La personne traumatisée n’est pas en mesure de demander de l’aide. Elle peut être envahie émotionnellement et ne plus être en capacité de réfléchir aux solutions possibles. La démarche proactive du thérapeute peut être assimilée à une connexion de cerveaux où la dimension corticale du cerveau du thérapeute, en proposant de l’aide, viendrait se connecter avec la dimension limbique du cerveau du patient et ainsi l’aider à se réguler. Il est aussi un agent d’intégration attentif à la multiplication des intervenants, phénomène encore trop souvent observé où la famille est divisée en tranches, et en cela il doit garder une vision globale et être capable de se déplacer de haut en bas dans le système familial grâce à un niveau d’affiliation le plus large possible.

Trois éléments peuvent caractériser son attitude : sa capacité contenante, sa fenêtre de tolérance et sa vision de la « réalité ».

Sa capacité contenante se traduit par la mise en place d’un cadre thérapeutique sécurisant qui permet l’expression des résiliences individuelles et familiales. Nous retrouvons ici le concept de joining cher à Minuchin qui est « comme un parapluie à l’abri duquel toutes les transactions thérapeutiques se passent et qui maintient ensemble le système thérapeutique ». Cette capacité contenante s’exprime aussi par la manifestation d’empathie et d’accordage, pour repérer les incongruences de comportement, pouvoir penser ce qui est éprouvé par les familles, dans une activité de mentalisation. Le thérapeute doit s’appuyer sur sa propre capacité interne contenante, pour organiser cet environnement contenant et libérateur où il sera possible de dire les choses. Le thérapeute deviendra une base de sécurité temporaire.

Sa fenêtre de tolérance est son espace de man œuvre, une information sur sa stabilité émotionnelle et la qualité de ses liens d’attachement. Il doit rester autant que possible à l’intérieur de sa fenêtre de tolérance afin de développer un attachement sécure avec les membres de la famille. Son activité corticale est nécessaire pour réguler l’affect du/des patient(s) et aider à construire du sens, en rapport aux émotions exprimées.

Sa vision de la « réalité », caractérisée par sa capacité à recadrer, à regarder le verre à moitié plein/vide, sa conviction que la vie est faite de bonnes choses et que les épisodes négatifs ne sont que des revers temporaires à dépasser. Ainsi sa vision du monde est-elle plus orientée vers les ressources, les compétences lui permettant de généraliser les ressources individuelles et familiales disponibles et de ne pas s’apesantir sur les perspectives d’échec ou les déficits.

Conclusion 

La thérapie des incidents traumatiques nécessite un travail de groupe sur les relations « traumatisées » et un travail individuel sur la blessure personnelle dans une relation thérapeutique contenante et stabilisante. C’est un travail d’articulation entre deux paradigmes : une approche interactionnelle de grand angle et une approche monadique au contexte plus étroit.

Cette approche intégrative est un saut vers un niveau de pensée plus complexe permettant de potentialiser le processus de changement et ainsi de favoriser l’arrêt de la transmission de patterns dysfonctionnels générés par le trauma envers les futures générations.

En savoir plus 

Références de l’article Approche intégrative inter et intra du trauma :

  • auteurs : Michel Silvestre
  • publié dans : Thérapie Familiale 2014/2 (Vol. 35), pages 227 à 243

Formation(s) : EMDR et thérapie familiale et Relation thérapeutique – Stratégies relationnelles pour traiter les patients souffrant de traumas difficiles

Dossier(s) : Dossier EMDR avec les familles et  La relation thérapeutique en EMDR (publication en janvier 2022)