Cancer, trauma et menace persistante : considérations cliniques pour adapter l'EMDR en oncologie

Cancer, trauma et menace persistante : considérations cliniques pour adapter l’EMDR en oncologie

Mis à jour le 4 juillet 2026

Cet article de réflexion clinique, publié le 7 mars 2026 dans l’EMDR Therapy Quarterly (ETQ) de l’EMDR Association UK, est une réflexion de pratique rédigée par une psychologue clinicienne britannique travaillant en oncologie dans une organisation du tiers secteur. L’auteure y partage son expérience d’adaptation de l’EMDR auprès de personnes vivant avec et au-delà d’un cancer, en articulant une particularité clinique essentielle : travailler avec le trauma alors même que la menace peut encore être présente. L’article n’est pas une recherche empirique, mais un témoignage professionnel informé par plusieurs années de pratique et structuré par une revue de littérature. L’auteure précise qu’elle ne témoigne pas d’une expérience personnelle du cancer.

En bref

Le texte s’articule autour de plusieurs axes : la nature particulière du trauma dans le contexte du cancer (menace venant du corps, menace prolongée, accumulation de procédures invasives) ; l’adaptation nécessaire de l’EMDR selon le moment du parcours (pendant ou après traitement) ; le travail sur les thématiques existentielles et anticipatoires (peur de la récidive, Flashforward, Future Template) ; et la place cruciale de la supervision pour le thérapeute accompagnant des personnes confrontées à la maladie grave ou à la mort. L’auteure rappelle que l’EMDR, dans ce contexte, ne vise pas à faire disparaître la peur ou le deuil, mais à aider les personnes à intégrer ce qui leur est arrivé pour pouvoir vivre plus pleinement le présent.

Pourquoi cette réflexion est pertinente

L’auteure souligne qu’il existe une base de preuves croissante pour l’usage de l’EMDR dans le trauma lié au cancer, mais que son application dans le champ de la psycho-oncologie reste relativement limitée comparée à d’autres contextes traumatiques. Elle propose de porter un regard trauma sur ce qui est souvent considéré comme une expérience purement physique et médicale, pour que l’impact psychologique du diagnostic et du traitement ne soit pas perdu de vue.

Points clefs 

Le trauma lié au cancer est complexe et continu, pas ponctuel

Contrairement au trauma à incident unique, le trauma lié au cancer se caractérise par une exposition prolongée à la menace plutôt que par un événement discret. Un diagnostic peut placer la personne dans un état de menace prolongé, avec un traitement durant de nombreux mois, et pour ceux qui vivent avec une maladie incurable, indéfiniment. Même après la fin du traitement, la possibilité de récidive reste psychologiquement présente. La détresse liée au cancer peut s’accumuler dans le temps, avec peu d’opportunités de récupération psychologique entre les expositions répétées à des procédures invasives ou douloureuses.

Une particularité essentielle : la menace vient de l’intérieur du corps

Un trait distinctif du trauma oncologique est que la menace est vécue comme venant de l’intérieur du corps. De nombreuses personnes décrivent le sentiment que leur corps est devenu non sécurisant, non fiable, ou une source de douleur et d’échec. Cela peut profondément affecter leur relation à leur corps ainsi que leur sentiment de santé, d’identité et d’avenir. Cette expérience fait écho aux descriptions phénoménologiques de la maladie (Carel, 2016), où le corps vient à être vécu comme instable, imprévisible ou « traître ».

Le paradoxe du « se sentir bien » au diagnostic

Pour certaines personnes, le cancer ne s’intègre pas facilement à leur compréhension préalable de la maladie : beaucoup se sentent physiquement bien au moment du diagnostic, et c’est souvent le traitement plutôt que la maladie qui les rend malades. Après traitement, les personnes peuvent se retrouver physiquement et psychologiquement plus mal qu’avant, et peiner à réconcilier cela avec les attentes de rétablissement — les leurs ou celles de leur entourage.

Les soins hospitaliers peuvent eux-mêmes générer de la détresse

Les procédures répétées, la perte d’intimité et les interactions avec des professionnels manquant de sensibilité ou de communication claire peuvent involontairement alourdir la charge psychologique. Une mauvaise communication et la perte de contrôle en milieu médical ont été identifiées comme des contributeurs significatifs à la détresse psychologique après une maladie grave (Fallowfield & Jenkins, 1999 ; Guolo et al., 2025).

Adapter l’EMDR : la question cruciale du moment (timing)

L’auteure identifie le timing comme l’une des considérations les plus importantes. Pendant le traitement actif, les émotions sont souvent intenses — et c’est une réponse compréhensible à une situation effrayante et bouleversante. Pour certaines personnes, la thérapie centrée sur le trauma peut ne pas être indiquée à ce stade (Cordova et al., 2017). Des interventions de soutien (psychoéducation, groupes de pairs, accès au soutien social) peuvent suffire à normaliser les réponses émotionnelles et réduire l’isolement. Le travail de stabilisation et d’activation des ressources est particulièrement utile pour aider les personnes à poursuivre leur traitement.

Quand l’EMDR peut être indiquée pendant le traitement actif

L’EMDR pendant le traitement peut se justifier :

  • Lorsqu’une expérience thérapeutique particulièrement perturbante conduit à éviter ou refuser la poursuite des soins médicaux.
  • Lorsque des intrusions, cauchemars ou flashbacks interfèrent significativement avec le fonctionnement quotidien ou l’adhérence au traitement.

Dans ces cas, l’EMDR peut aider la personne à se remettre en position de décider de son engagement dans les soins.

Les traumas pré-existants peuvent être réactivés par le parcours de soin

Certaines personnes apportent une histoire traumatique antérieure dans le contexte oncologique (Cordova et al., 2017). Par exemple, des expériences d’abus sexuels dans l’enfance ou à l’âge adulte peuvent être réactivées par des traitements impliquant des examens intimes, l’exposition corporelle ou des procédures invasives — particulièrement dans les cancers du sein, gynécologiques ou prostatiques. Dans ces situations, la détresse peut concerner moins le cancer lui-même que la perte implicite de contrôle et d’autonomie corporelle. La conscience de cette intersection est cruciale pour la formulation clinique et le choix du timing.

Flexibilité pratique indispensable

De nombreux traitements du cancer (comme la chimiothérapie) suivent des cycles, avec des effets secondaires culminant dans les jours suivant la séance. Les patients peuvent préférer ne pas venir en thérapie pendant les semaines de traitement, ou avoir besoin que les séances soient calées sur leurs niveaux d’énergie fluctuants. Les thérapeutes doivent accepter les annulations ou reports.

Ajustements physiques nécessaires en post-traitement

Après la fin du traitement, la fatigue reste courante et les niveaux d’énergie fluctuent. Les personnes peuvent mieux fonctionner à certaines heures, préférer des séances plus courtes ou un rythme plus lent. Des symptômes comme la neuropathie, la douleur ou les courbatures liées aux médicaments peuvent nécessiter des ajustements (positionnement, assise, méthode de stimulation bilatérale). L’adaptation ne signifie pas abandonner les principes fondamentaux de l’EMDR, mais les appliquer avec sensibilité aux réalités incarnées et fluctuantes du vivre-avec et de l’après-cancer.

La peur de récidive : distinguer la réponse normale de la détresse handicapante

La peur de récidive après traitement curatif est une réponse commune et compréhensible, qui en soi n’indique pas une difficulté psychologique. Cependant, pour certaines personnes, l’intensité de cette peur devient handicapante et interfère significativement avec la capacité à vivre une vie engagée et porteuse de sens.

Attention à ne pas réduire le trauma à de la simple anxiété de santé

Les manifestations post-traumatiques liées au cancer peuvent apparaître comme une vigilance accrue aux sensations corporelles, des vérifications répétées liées à la santé, une anxiété persistante. En pratique, ces tableaux sont parfois conceptualisés uniquement comme de l’anxiété de santé et orientés vers des interventions cognitivo-comportementales standard. Passer à côté du lien avec les expériences traumatiques antérieures peut laisser la détresse sous-jacente non traitée, aggravant la souffrance au lieu de la soulager.

Quand utiliser quoi : passé, futur anticipé, Future Template

L’auteure propose trois axes :

  • Traitement de cibles passées (moment du diagnostic, procédures invasives, expériences de mauvaise communication ou de soins défaillants) : peut réduire l’intensité de la peur présente et restaurer la confiance dans les professionnels.
  • Technique du Flashforward (Logie & de Jongh, 2014) : utile quand la détresse est liée à des scénarios futurs catastrophiques liés à la maladie, au traitement ou à la dégradation, disproportionnés par rapport à la probabilité réelle.
  • Future Template (Shapiro, 2018 ; Faretta, 2019) : particulièrement précieux quand le cancer est incurable, à forte probabilité de récidive, ou implique des effets secondaires durables et des hospitalisations répétées. Une fois les mémoires traumatiques passées traitées, le Future Template peut aider à se sentir plus ressourcé et psychologiquement préparé — sans offrir de fausse réassurance, mais en favorisant un sentiment d’agentivité face à l’incertitude.

L’EMDR ne vise pas la suppression de la peur mais l’intégration

À travers ces applications, l’EMDR peut faciliter non pas le retrait de la peur, mais l’intégration de sens autour des expériences traumatiques. Les personnes peuvent en venir à porter un récit plus cohérent de ce qu’elles ont vécu, permettant aux mémoires perturbantes de coexister avec leurs valeurs, leurs relations et leurs sources de sens — en accord avec le modèle TAI.

L’expérience du thérapeute : témoin d’une menace réelle

L’auteure souligne avec honnêteté que travailler avec des personnes atteintes de cancer expose le thérapeute à une menace qui a été, et peut rester, bien réelle. Ce travail expose à la dureté des traitements, à l’impact durable des effets secondaires, et parfois au fait que la personne en face de soi peut mourir. Le thérapeute porte ses propres sentiments de perte, de tristesse et de chagrin tout en accompagnant des personnes qui meurent.

Elle rappelle deux tensions professionnelles centrales : (a) la nécessité de tolérer le non-savoir et de résister à la tentation de rassurer ou de résoudre quand ce n’est pas ce dont la personne a besoin ; (b) l’acceptation que la valeur du travail ne réside pas dans l’élimination de la détresse ni dans l’altération d’issues inévitables, mais dans l’aide à vivre plus pleinement le présent.

La supervision comme condition du travail

La supervision régulière est présentée comme essentielle. L’auteure cite la British Psychological Society (2018) et les standards du Health and Care Professions Council (2022), qui positionnent la supervision comme une composante centrale de la pratique psychologique appliquée, en particulier pour gérer les demandes émotionnelles et la complexité des rôles cliniques.

À retenir pour la pratique clinique 

Repenser le timing de l’EMDR en oncologie : « quand » autant que « comment ». L’auteure invite à ne pas systématiser l’indication de l’EMDR en contexte de cancer. Pendant le traitement actif, la priorité est souvent la stabilisation, la psychoéducation et le soutien par les pairs. L’EMDR peut être mobilisée plus précisément lorsqu’une expérience traumatique menace l’adhérence au traitement ou produit des symptômes intrusifs invalidants.

Évaluer systématiquement les antécédents traumatiques chez les patients oncologiques. La réactivation possible de traumas antérieurs (abus sexuels, violences) par les examens intimes et les procédures invasives (particulièrement dans les cancers du sein, gynécologiques, prostatiques) justifie un recueil d’histoire traumatique soigneux. Le formulation de cas doit intégrer ces intersections.

Ne pas réduire la peur de récidive à une anxiété de santé. Lorsqu’un patient post-cancer présente hypervigilance corporelle, vérifications et anxiété persistante, il est essentiel d’interroger le lien avec des expériences traumatiques vécues pendant le parcours médical. Une orientation automatique vers une TCC centrée sur l’anxiété de santé risque de laisser le trauma sous-jacent non traité.

Disposer d’une palette d’outils adaptés à la temporalité. Past targets pour les expériences traumatiques du parcours ; Flashforward pour les scénarios catastrophiques anticipés ; Future Template pour construire une capacité à vivre l’incertitude et les rechutes possibles. Cette palette rappelle que l’EMDR peut être articulée tout au long d’un parcours oncologique complexe.

Adapter le cadre matériel aux réalités corporelles du patient. Séances plus courtes, horaires souples, rythme adaptable à la fatigue, choix de la stimulation bilatérale en fonction de la neuropathie ou des douleurs, positionnement confortable : les ajustements pratiques ne sont pas des écarts au modèle mais une application sensible de ses principes.

Accepter que l’EMDR ne supprimera pas la menace. Un principe central de ce texte est que l’EMDR ne vise ni à faire disparaître la peur légitime de récidive, ni à nier la mortalité. La métabolisation et l’intégration des expériences passées permettent au système nerveux de ne plus être continuellement rappelé à des moments de menace accablante, et libèrent de l’énergie pour vivre le présent — même quand ce présent inclut l’incertitude ou la perte.

Assumer l’humilité thérapeutique. L’auteure rappelle que la thérapie ne peut pas résoudre les réalités existentielles de la maladie, mais peut offrir un espace où ces réalités sont rencontrées avec honnêteté, dignité et compassion. Pour les thérapeutes, cela implique d’apprendre à résister à la tentation de rassurer quand la réassurance serait trompeuse.

Se soutenir en supervision. Le travail avec des patients oncologiques — et particulièrement avec ceux en fin de vie — expose le thérapeute à des situations où la mort est une possibilité présente. Une supervision régulière est présentée comme une condition éthique et clinique du travail, pas comme un supplément optionnel. Pour une directrice d’institut de formation, ce point souligne l’importance de promouvoir la supervision comme partie intégrante du cursus post-formation EMDR, notamment pour les praticiens exerçant en contextes oncologiques ou médicaux graves.

Une reformulation inspirante de l’objectif thérapeutique. L’auteure propose une formule que les cliniciens peuvent garder à l’esprit : l’EMDR en oncologie ne soutient pas un retour à la personne qu’on était avant le cancer, mais l’intégration de la maladie dans une vie qui vaut toujours la peine d’être vécue (« the integration of illness into a life that remains worth living »).

En savoir plus 

Références de l’article : Cancer, trauma and ongoing threat: Clinical considerations for EMDR practice. (2026, 7 mars). EMDR Therapy Quarterly (ETQ), EMDR Association UK.

Type de publication : article de réflexion clinique (practice-based reflection) publié dans la revue professionnelle EMDR Therapy Quarterly de l’EMDR Association UK. 

Positionnement de l’auteure : psychologue clinicienne travaillant en oncologie dans une organisation du tiers secteur (UK), formée aux approches trauma-informed incluant l’EMDR. L’auteure précise ne pas avoir d’expérience personnelle du cancer ; sa perspective s’appuie sur plusieurs années de travail clinique en oncologie et sur sa formation.

Principales références citées (reprises dans le texte original) :

  • Capezzani et al. (2013). EMDR and CBT for Cancer Patients: Comparative Study. Journal of EMDR Practice and Research, 7(3), 134–143.
  • Carletto et al. (2019). Neurobiological features and response to EMDR treatment of PTSD in patients with breast cancer. European Journal of Psychotraumatology, 10(1).
  • Carel, H. (2016). Phenomenology of illness. Oxford University Press.
  • Cordova, M. J., Riba, M. B., & Spiegel, D. (2017). Post-traumatic stress disorder and cancer. The Lancet Psychiatry, 4(4), 330–338.
  • Faretta, E., & Borsato, T. (2016). EMDR therapy protocol for oncological patients. Journal of EMDR Practice and Research, 10(3), 162–175.
  • Faretta, E. (2019). EMDR therapy in psycho-oncology. In M. Luber (Ed.), EMDR therapy: Scripted protocols and summary sheets (pp. 115–134). Springer.
  • Kangas, M., Henry, J. L., & Bryant, R. A. (2002). Posttraumatic stress disorder following cancer. Clinical Psychology Review, 22(4), 499–524.
  • Lebel, S. et al. (2016). From normal response to clinical problem: Fear of cancer recurrence. Supportive Care in Cancer, 24(8).
  • Logie, C., & de Jongh, A. (2014). The Flashforward Procedure. Journal of EMDR Practice and Research, 8, 25–32.
  • Mehnert, A. et al. (2017). One in two cancer patients is significantly distressed. Psycho-Oncology, 27(1), 75–82.
  • Portigliatti Pomeri, A. et al. (2021). EMDR in Cancer Patients: A Systematic Review. Frontiers in Psychology, 11, 590204.
  • Shapiro, F. (2018). EMDR therapy: Basic principles, protocols, and procedures (3rd ed.). Guilford Press.

Aller plus loin

Formation(s) : le travail sur le trauma médical, la peur de la maladie et la relation au corps vécu comme menace est abordé dans le séminaire EMDR avancé de Natalia Seijo, « L’intégration du corps dans la prise en charge du trauma complexe et la dissociation ».

Dossier(s)Dossier EMDR et maladies physiques – somatisation

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