
EMDR et rééducation du plancher pelvien dans le trouble de la douleur génito-pelvienne : une étude pilote italienne
Mis à jour le 27 octobre 2026
Cet article scientifique est une étude pilote observationnelle publiée dans le Journal of EMDR Practice and Research en avril 2025. Les auteures, Elena Isola, Diletta D’Ario et Romina Franzese (Centre EMDR Ostia, Rome), Rosana Carvalho Silva (Département de Médecine Moléculaire et Translationnelle, Université de Brescia), Giulia Perusi et Alessandra Minelli (Unité de Génétique, IRCCS Istituto Centro San Giovanni di Dio Fatebenefratelli, Brescia), explorent une approche thérapeutique combinée associant la thérapie EMDR et la rééducation du plancher pelvien (PFR, Pelvic Floor Rehabilitation) pour le traitement du trouble de la douleur génito-pelvienne et de la pénétration (GPPPD, Genito-Pelvic Pain and Penetration Disorder).
L’étude a été conduite sur 12 mois au Centro EMDR Ostia et au Centro di Sessuologia de Rome (Italie).
En bref
Cette étude pilote italienne sur 15 femmes souffrant de GPPPD suggère que la combinaison de l’EMDR (protocole standard + protocole Douleur de Mark Grant) et de la rééducation du plancher pelvien sur 12 mois permet des améliorations cliniquement notables dans les six dimensions de la fonction sexuelle féminine. Les plus fortes améliorations concernent la symptomatologie douloureuse, la relation au partenaire et l’orgasme. Avant traitement, 53% des femmes n’avaient plus de relations sexuelles avec pénétration à cause de la douleur ; après traitement, toutes avaient repris une activité sexuelle. L’absence de groupe contrôle et le faible effectif invitent à la prudence, mais les résultats soutiennent l’intérêt d’une approche intégrée corps-psychisme.
Résumé / Abstract
Cette étude a examiné l’efficacité de la combinaison de la thérapie EMDR (désensibilisation et retraitement par mouvements oculaires) avec la rééducation du plancher pelvien (PFR) dans le traitement du trouble de la douleur sexuelle féminine (trouble de la douleur génito-pelvienne et de la pénétration). Au total, 15 femmes âgées de 25 à 59 ans ont bénéficié de 22 à 36 séances d’EMDR et de 15 à 24 séances de PFR. Avant le traitement, un faible intérêt sexuel et des niveaux élevés de douleur étaient prévalents. Les résultats ont indiqué des améliorations significatives concernant l’intérêt sexuel, l’excitation, l’orgasme, la relation avec le partenaire, la lubrification et la symptomatologie. Après traitement, 87% des participantes ont rapporté une augmentation du désir sexuel, et 73% ont expérimenté une intensité élevée d’excitation. La fréquence et la satisfaction liées à l’orgasme se sont améliorées, 87% rapportant aucune difficulté. La douleur pendant et après la pénétration a significativement diminué et la satisfaction sexuelle a augmenté. La thérapie combinée a démontré des bénéfices substantiels, soulignant l’importance d’intégrer des approches psychophysiques dans le traitement des troubles de la douleur sexuelle. Les études futures devraient inclure des échantillons plus larges et des groupes contrôles pour valider ces résultats.
Points clefs
1. Une inscription explicite dans le modèle biopsychosocial
Les auteures rappellent en introduction que selon le modèle biopsychosocial, « clinical interventions on sexuality must follow psychosomatic and somatopsychic approaches ». La sexualité est envisagée comme une unité psychosomatique, ce qui justifie l’intégration simultanée du travail corporel (PFR) et psychothérapeutique (EMDR). Les auteures précisent : « Treating only the physical aspect is usually not sufficient, just as addressing only the psychological aspect does not eliminate the body’s reactions. »
2. Le GPPPD : une entité diagnostique complexe du DSM-5
Le DSM-5 a fusionné la dyspareunie et le vaginisme en une entité unique, le trouble de la douleur génito-pelvienne et de la pénétration (GPPPD). Les auteures rappellent deux raisons à cette fusion : d’une part, le diagnostic de vaginisme comme « spasme musculaire vaginal » manque de preuves empiriques suffisantes ; d’autre part, la peur de la douleur ou de la pénétration est fréquemment décrite dans les rapports cliniques de vaginisme (évitement phobique selon Helen Singer Kaplan, chevauchement entre vaginisme et dyspareunie selon Júlia Carvalho).
3. Un échantillon réduit mais cliniquement significatif
15 femmes italiennes de 25 à 59 ans ont participé à l’étude :
- 27% âgées de 20-30 ans, 46% de 31-40 ans, 27% de plus de 40 ans
- 47% avec un niveau post-bac, 53% avec un niveau bac
- 73% en couple, 27% célibataires
- Participantes caucasiennes d’origine italienne
Les histoires traumatiques identifiées incluaient : abus sexuels, souvenirs d’accouchement en urgence, témoignage de violences dans l’enfance, trauma transgénérationnel (abus sexuels dans la lignée maternelle), ou premier rapport sexuel non consenti.
6 participantes sur 15 avaient déjà suivi une psychothérapie antérieure sans résultat satisfaisant sur leurs symptômes sexuels, sans avoir toutefois bénéficié ni de TCC ni d’EMDR auparavant.
4. Un protocole EMDR intégrant le protocole Douleur de Mark Grant
Les séances d’EMDR hebdomadaires de 45 minutes suivaient le protocole standard à 8 phases de Francine Shapiro. Les thérapeutes (une superviseuse et une praticienne, toutes deux formées depuis plus de 10 ans) ont également intégré le protocole Douleur de Mark Grant (1999). Ce protocole, cité verbatim dans l’article, insiste sur cinq points :(a) ensuring pain is within tolerable levels of severity, (b) reviewing medical diagnosis and patient’s attitude to the diagnosis, (c) identifying and prioritizing targets for EMDR reprocessing, (d) facilitating relaxation and changing in pain sensations, and (e) developing psychological pain-management resources.
Les cibles EMDR travaillées étaient : la première fois où la patiente a ressenti la douleur, tout souvenir perturbant lié à la sensation de douleur, la sensation de douleur elle-même, et les inquiétudes futures. Le travail a d’abord porté sur l’installation de ressources, puis sur le retraitement des souvenirs traumatiques selon le protocole standard, puis sur le protocole de Grant.
5. Une rééducation du plancher pelvien structurée
Les séances de PFR d’une heure, également hebdomadaires, étaient conduites par des physiothérapeutes spécialisées. L’objectif est d’améliorer « awareness and cortical representation of the pelvic floor muscles by increasing the patient’s perception of them ». Les techniques incluaient : libération myofasciale, massages intravaginaux, et prescription d’exercices d’étirement à domicile, ainsi qu’au moins un massage périnéal de 10 minutes entre séances.
Le dispositif Epi-No (à l’origine utilisé par les sages-femmes pour la préparation à l’accouchement) a également été mentionné comme utile pour traiter l’hypertonicité et le vaginisme.
6. Un volume de séances important, réparti sur 12 mois
- 22 à 36 séances d’EMDR (moyenne : 31,2 ; ET : 3,4)
- 15 à 24 séances de PFR (moyenne : 20,0 ; ET : 2,5)
Les deux modalités étaient précédées d’une phase de préparation et stabilisation comprenant : protocole du « lieu sûr », exercice des « quatre éléments » pour la gestion du stress, entraînement respiratoire, relaxation et exercices de conscience corporelle axés sur la zone pelvienne.
7. Des améliorations observées sur les six dimensions du Female Sexual Function Index
L’instrument utilisé, le Female Sexual Function Index (FSFI) de Raymond Rosen et collègues (2000), évalue six domaines. Les résultats avant/après :
- Intérêt sexuel : avant, 93% rapportaient « rarement ou jamais » éprouver de l’intérêt ; après, 87% rapportaient en éprouver « presque toujours ou toujours ». 86% rapportaient une intensité « haute » après traitement.
- Excitation : avant, 13% n’arrivaient « presque jamais ou jamais » à s’exciter ; après, 67% y parvenaient « presque toujours ou toujours ». L’intensité « basse ou très basse » chez 80% a été réduite à zéro après traitement, 73% rapportant une intensité élevée. La satisfaction liée à l’excitation est passée de 0% à 60%.
- Lubrification : avant traitement, 7% rapportaient n’avoir aucune difficulté ; après, 97% n’avaient plus de difficulté. 60% rapportaient lubrifier « toujours ou presque toujours » pendant l’activité sexuelle, et 80% jusqu’à la fin de l’acte.
- Orgasme : la difficulté à atteindre l’orgasme a significativement diminué. Avant, 27% des femmes n’avaient aucune difficulté ; après, ce chiffre passe à 87%. La satisfaction liée à la capacité orgasmique : avant 7% très satisfaites, après 80%.
- Relation au partenaire : satisfaction liée à la proximité émotionnelle (de 20% à 73% de très satisfaites) et satisfaction liée à la relation sexuelle avec le partenaire (de 0% à 87%).
- Symptomatologie : aucune patiente n’était satisfaite de sa vie sexuelle avant traitement ; après, 87% étaient très satisfaites.
8. Une reprise de l’activité sexuelle avec pénétration dans 100% des cas
Avant traitement, 53% des patientes n’avaient pas eu d’activité sexuelle ou de pénétration dans les 4 semaines précédentes à cause de la douleur. Après traitement, toutes les femmes avaient eu une activité sexuelle dans les 4 semaines précédant la dernière mesure. Une douleur « élevée ou très élevée » chez 27% des patientes était devenue « très faible ou absente » chez 93% après traitement.
9. Des améliorations plus marquées après 40 ans et pour les femmes en couple
Les auteures notent que « the most significant improvement was observed for those over 40 years old ». Elles avancent prudemment l’hypothèse que la douleur étant présente depuis plus longtemps chez ces patientes, leur motivation thérapeutique était peut-être plus forte.
Une corrélation forte (r = 0,94) a été observée entre le fait d’être en couple et la présence de l’orgasme et de la lubrification, avec une corrélation élevée (0,93) sur la satisfaction dans la relation intime.
10. Les améliorations les plus marquées : symptomatologie, relation au partenaire, orgasme
L’indice d’amélioration le plus élevé concerne la symptomatologie (+3,8), et le plus bas concerne l’intérêt sexuel (+2,5). La variance faible après traitement suggère une réponse homogène des participantes, indépendamment du statut marital ou de l’âge.
11. Les auteures reconnaissent d’importantes limites méthodologiques
- Échantillon restreint (n = 15), limitant la puissance statistique et la généralisabilité.
- Absence de groupe contrôle, qui empêche d’établir la causalité et d’isoler l’effet spécifique de l’intervention combinée versus l’une ou l’autre seule.
- Les auteures écrivent explicitement : « Future studies should include a well-defined control group to better isolate the effects of the combined EMDR and PFR treatment. »
- Absence d’un suivi long terme après la fin des 12 mois de traitement.
- Pas de stratification des résultats par type d’histoire traumatique.
À retenir pour la pratique clinique
Cette étude pilote alimente la réflexion sur l’intérêt d’une approche intégrée corps-psyché dans le traitement du GPPPD, tout en rappelant qu’il est prématuré d’en tirer des conclusions fermes.
- Le GPPPD mérite une évaluation à double lecture : somatique (plancher pelvien, tonus musculaire, points gâchettes, historique obstétrical, endométriose, etc.) et psychique (traumatismes sexuels, accouchements difficiles, traumas transgénérationnels, premier rapport non consenti). Les cliniciens confrontés à ce diagnostic ont intérêt à établir des liens avec des professionnels de la rééducation périnéale expérimentés.
- La phase de préparation est déterminante : avant tout retraitement de souvenirs traumatiques en EMDR, les auteures ont investi dans la stabilisation avec des outils classiques (lieu sûr, quatre éléments) complétés par un travail corporel spécifique sur la respiration et la conscience pelvienne. Ce travail préliminaire peut conditionner la tolérance émotionnelle et la capacité à s’engager dans le retraitement.
- Le protocole Douleur de Mark Grant apporte un outillage spécifique : au-delà du protocole standard, les cliniciens formés à la gestion EMDR de la douleur chronique peuvent cibler la première expérience de douleur, les souvenirs perturbants associés, la sensation douloureuse elle-même et les anticipations anxieuses. Cette approche donne un cadre clair pour ne pas se limiter au trauma identifié mais aussi intervenir sur la douleur comme cible en soi.
- Un rythme hebdomadaire sur plusieurs mois : les volumes de séances (22 à 36 séances d’EMDR et 15 à 24 de PFR sur 12 mois) rappellent que l’engagement thérapeutique est substantiel. Les cliniciens et les patientes peuvent inscrire cette démarche dans une temporalité longue, sans attendre de résultats rapides.
- La reprise de l’activité sexuelle avec pénétration est un indicateur clinique fort : sur 15 patientes dont 53% en abstinence forcée avant traitement, toutes avaient repris une activité sexuelle en fin de suivi. Cet indicateur comportemental, plus tangible que les échelles subjectives, peut constituer un repère utile dans le suivi clinique.
- Attention aux conclusions causales : en l’absence de groupe contrôle, il est impossible de distinguer ce qui relève de l’EMDR, de la PFR, de la combinaison des deux, ou simplement du passage du temps et de l’engagement thérapeutique. La présentation honnête de cette limite aux patientes renforce l’alliance thérapeutique.
- Penser l’effet sur le partenaire : les fortes améliorations dans la satisfaction avec la proximité émotionnelle et la relation sexuelle avec le partenaire ouvrent la question de l’impact systémique. Dans certains cas, une démarche complémentaire (thérapie de couple, consultation sexologique à deux) pourrait renforcer les bénéfices.
- Repérer les traumatismes invisibles : les auteures mentionnent le trauma transgénérationnel (notamment abus sexuels dans la lignée maternelle) comme composante possible du tableau clinique. Cette dimension mérite d’être explorée dans l’anamnèse même en l’absence de trauma direct.
- Rester prudente dans la promesse thérapeutique : l’effectif de 15, l’absence de groupe contrôle et le design observationnel imposent d’annoncer à la patiente que cette approche intégrée est prometteuse mais encore à l’étude, sans garantir une transposition automatique des résultats.
En savoir plus
Références de l’article : Isola E, Silva RC, D’Ario D, Franzese R, Perusi G, Minelli A. Treatment of Sexual Disorders with Eye Movement Desensitization and Reprocessing Therapy and Pelvic Floor Rehabilitation: A Pilot Study on a Sample of Patients with Genito-Pelvic Pain Disorder. Journal of EMDR Practice and Research. 2025;19:Article 0002. DOI : 10.34133/jemdr.0002
Licence : Creative Commons Attribution (CC BY 4.0).
Type de publication : article de recherche original (étude pilote observationnelle, pré-post, un seul bras, sans groupe contrôle), publié dans une revue à comité de lecture (Journal of EMDR Practice and Research, éditeur AAAS / EMDR International Association).
Aller plus loin
Cet article utilise conjointement le protocole standard de Francine Shapiro et le protocole Douleur de Mark Grant (1999). Pour les cliniciens intéressés, l’article de Funda Torun (2010, Turkish Journal of Psychiatry) sur le traitement EMDR du vaginisme et celui de Tharshika M. Fonseka et Charlene Smith (2021, Canadian Journal of Human Sexuality) sur l’EMDR adjuvant dans la douleur sexuelle induite par trauma sont cités comme références directes dans ce travail.
En savoir plus
Formation(s) : l’articulation entre travail corporel et retraitement du trauma, ici dans la douleur génito-pelvienne, prolonge la réflexion sur les manifestations somatiques du trauma développée dans le séminaire EMDR avancé de Natalia Seijo, « L’intégration du corps dans la prise en charge du trauma complexe et la dissociation ».



