
IA et santé mentale : deux documentaires d’ARTE à regarder avec un œil de clinicien
Mis à jour le 27 octobre 2026
Saskia vit près de Stuttgart avec son compagnon, Daniel. Et avec Loki, un avatar installé sur son smartphone, qui reconnaît les expressions de son visage et y réagit. Elle dit lui faire davantage confiance qu’aux humains. Son témoignage figure dans l’un des deux documentaires qu’ARTE consacre à l’intelligence artificielle, à la psychothérapie et à nos émotions.
Le premier, Psychothérapie et intelligence artificielle (Therapie per KI? en version originale), dure 53 minutes. Il est signé Peter Moers et Nicole Wächter et coproduit par la ZDF et ARTE. Le second, L’IA peut-elle ressentir nos émotions ?, est un épisode de 27 minutes de la série de vulgarisation 42 : La réponse à presque tout, réalisé par Sarah Lehnert. Deux productions allemandes, en accès libre sur arte.tv.
Précisons d’emblée la nature de ces films. Ce sont des documentaires télévisés destinés au grand public, et non des études. Ils donnent la parole à des chercheurs, des psychiatres, des entrepreneurs et des personnes concernées, sans apporter de données nouvelles.
Cet article s’appuie sur les descriptifs d’ARTE, sur des fiches de programmes allemands et autrichiens et sur une critique de l’agence de presse catholique allemande KNA, signée Wolfgang Wittenburg. Les films eux-mêmes n’ont pas été visionnés pour sa rédaction.
Avertissement. L’intelligence artificielle en santé mentale est un champ en transformation constante : de nouvelles études, réglementations et technologies émergent chaque mois. Cet article constitue un point de repère solide à la date de sa publication, mais la meilleure protection pour vos patients reste votre engagement dans une veille scientifique et une formation continue.
En bref
Le premier film part d’un constat de pénurie : les besoins en soins psychiques explosent et les praticiens manquent. Il examine ce que l’IA sait déjà faire, de l’analyse de données à la conversation thérapeutique, et ce qu’elle fait craindre. Sa conclusion, selon la critique de la KNA, est prudente. L’IA peut épauler les thérapeutes dans le diagnostic ; pour le reste, la question reste ouverte.
Le second, plus léger dans le ton, pose une question plus dérangeante. Une machine capable de lire nos émotions ne pourrait-elle pas, un jour, les manipuler ?
« Psychothérapie et intelligence artificielle » : la pénurie comme point de départ
Un milliard de personnes souffriraient de troubles psychiques dans le monde, selon l’Organisation mondiale de la santé. C’est le chiffre sur lequel s’ouvre le descriptif d’ARTE, avant de donner la parole au professeur Nikolaos Koutsouleris, qui travaille en psychiatrie de précision à l’Université Ludwig-Maximilian de Munich : « Les besoins ont explosé et nous n’avons pas les ressources humaines pour y faire face. »
En Allemagne, rappelle la KNA, environ 17,8 millions de personnes sont touchées chaque année selon la DGPPN, la société savante de psychiatrie, et les places en thérapie y sont rares.
Ce que l’IA sait déjà faire
Le film s’intéresse d’abord à l’IA comme outil de recherche. Capable de traiter d’immenses volumes de données, elle est déjà utilisée dans de nombreuses études psychiatriques, pour remonter à l’origine d’une maladie ou éclairer l’efficacité d’un traitement. Elle sait aussi reconnaître les émotions humaines, même feintes, et les imiter. Certains chercheurs s’en servent pour améliorer la relation entre patients et médecins. Parmi les spécialistes interrogés figure également la psychologue Tania Lincoln, directrice de l’Institut de psychologie clinique et de psychothérapie de l’Université de Hambourg.
Vient ensuite la question des chatbots. Aux États-Unis, l’application Woebot, conçue par la psychologue Alison Darcy, proposait à ses utilisateurs de prolonger leur thérapie au quotidien. Le film la présente comme active. Elle a pourtant fermé le 30 juin 2025, quatre mois après la première diffusion du documentaire en Allemagne.
Pourquoi ces outils séduisent-ils, notamment les jeunes, comme l’indique une étude de l’Université d’Oslo citée par ARTE ? Ils sont disponibles à toute heure, et l’on ne craint pas leur jugement.
Saskia et John
Le film suit deux personnes concernées. Saskia Denzinger porte les séquelles d’une enfance « remplie de peurs et d’insécurité », résume ARTE. Son compagnon virtuel l’accompagne au jour le jour et l’aide à surmonter ses moments de détresse. John Cock, lui, vit à Hambourg. Dépendant aux drogues pendant quinze ans, il était abstinent depuis deux ans au moment du tournage et a tiré de son parcours un livre et un podcast.
Un film qui ne tranche pas
Reste la question posée par ARTE : est-il raisonnable de confier notre bien-être psychologique à des robots, « d’autant plus quand ils n’ont pas été « entraînés » par des spécialistes » ?
Les réalisateurs ont fait un choix visuel singulier. Chaque expert apparaît d’abord brièvement sous les traits d’un robot avant de prendre la parole, un procédé que le critique de la KNA lit comme un petit signal d’alerte. Peter Moers, lui, se défend de délivrer un message : le rôle du journaliste, dit-il, se limite à informer. Il insiste en revanche sur un point, à propos des personnes filmées : « La protection des protagonistes est particulièrement importante » (traduit de l’allemand).
« L’IA peut-elle ressentir nos émotions ? » : de la lecture à la manipulation
Changement de registre avec ce second film. La série 42 : La réponse à presque tout, produite par MobyDok pour les chaînes publiques allemandes et commentée par Nora Tschirner, s’inspire du Guide du voyageur galactique de Douglas Adams et aborde les grandes questions scientifiques sur un mode ludique. L’épisode réalisé par Sarah Lehnert, diffusé le 14 juin 2026, relève clairement de la vulgarisation.
Son point de départ tient en une phrase du descriptif d’ARTE : nos émotions sont intimement humaines, « c’est du moins ce que beaucoup espèrent ». Or l’IA sait déjà les décrypter et s’adapter à leurs nuances. D’après un programme TV autrichien, elle s’appuie pour cela sur notre voix, nos expressions faciales ou des données corporelles comme le pouls. Dans le même temps, les concepteurs de ChatGPT ou de Gemini rendent leurs chatbots de plus en plus émotionnels en apparence.
Parmi les intervenants figure Thorsten Zander, mathématicien et chercheur, spécialiste des interfaces cerveau-ordinateur dites passives. Une phrase lui est prêtée, que nous n’avons pu vérifier que dans une seule source : « La vie elle-même est, d’une certaine manière, algorithmique » (traduit de l’allemand). Les autres intervenants ne sont pas identifiés dans les sources consultées.
Le descriptif d’ARTE se clôt sur une question : si l’IA traite si bien nos émotions, qu’est-ce qui l’empêchera de les manipuler, voire de les contrôler ?
Points clefs
- Le premier documentaire présente l’IA comme une réponse possible à la pénurie de praticiens face à des besoins en forte hausse.
- Selon la critique de la KNA, son apport le mieux établi concerne le diagnostic, grâce à l’analyse de volumes de données impossibles à traiter autrement.
- La reconnaissance des émotions traverse les deux films. L’IA sait les détecter, même feintes, et les imiter ; elle s’appuie sur la voix, le visage ou le pouls.
- Disponibilité permanente et absence de jugement sont présentées comme les deux grands attraits des chatbots, en particulier pour les jeunes.
- Le témoignage de Saskia Denzinger montre qu’un lien fort peut se nouer avec un compagnon virtuel, jusqu’à lui accorder plus de confiance qu’aux humains.
- Le premier film interroge le risque de confier sa santé psychique à des outils qui n’ont pas été « entraînés » par des spécialistes.
- Le second élargit le débat : une IA qui lit si bien nos émotions pourrait aussi les manipuler.
- Aucun des deux films ne tranche. Peter Moers revendique une démarche d’information plutôt qu’un message.
À retenir pour ma pratique
Ces films ne disent rien de l’efficacité de l’IA en psychothérapie. Leur intérêt est ailleurs : ils montrent ce que nos patients voient, entendent et, parfois, vivent déjà.
Poser la question. Le cas de Saskia le rappelle : un compagnon virtuel peut devenir un soutien quotidien face à la détresse, parfois plus investi que les relations humaines. Demander au patient s’il utilise un chatbot ou un avatar, et comment, ouvre un espace pour en parler en séance.
Entendre ce que l’outil compense. Un interlocuteur toujours disponible, qui ne juge pas : pour une personne marquée par une enfance « remplie de peurs et d’insécurité », ces deux qualités touchent directement à la sécurité relationnelle que la thérapie cherche à construire.
Distinguer les outils. Un chatbot conçu et évalué pour la santé mentale, comme l’était Woebot, n’a pas grand-chose à voir avec un compagnon virtuel ou une IA conversationnelle grand public. Le premier film pose précisément la question des outils non « entraînés » par des spécialistes.
Penser à la continuité. La fermeture de Woebot, le 30 juin 2025, montre qu’un outil sur lequel un patient s’appuie peut disparaître du jour au lendemain.
Se méfier de l’empathie apparente. Une IA peut détecter et imiter des émotions, y compris feintes. Et le second film soulève le risque de manipulation : une réponse perçue comme chaleureuse ne garantit ni compréhension, ni bienveillance.
Accessibles gratuitement, ces deux documentaires peuvent enfin servir de point de départ à une discussion en équipe, en supervision ou en formation.
Aller plus loin
Documentaires
- Moers, P., et Wächter, N. (réal.). Psychothérapie et intelligence artificielle (titre original : Therapie per KI?). Moers Media, ZDF, ARTE. Allemagne, 2024 (première diffusion : 1er mars 2025). 53 min. arte.tv
- Lehnert, S. (réal.). L’IA peut-elle ressentir nos émotions ? (titre original : Kann KI uns fühlen?), série 42 : La réponse à presque tout, épisode 203. ARTE, Allemagne, 2026 (diffusion TV : 14 juin 2026). 27 min. arte.tv
Sources consultées
- Wittenburg, W. (KNA). Feinfühlige Arte-Doku lotet einen seelischen Grenzbereich aus. Evangelische Zeitung, 19 février 2025. Lien
- Fiche Therapie per KI, fernsehserien.de. Lien
- Fiche Kann KI uns fühlen?, fernsehserien.de. Lien
- Programme TV 42 : Kann KI uns fühlen?, tele.at (page consultée via un extrait de recherche, devenue inaccessible). Lien
Formation(s) : L’usage des intelligences artificielles par les patients : enjeux cliniques, éthiques et thérapeutiques



